L’invocation à quatre reprises de l’« État capétien » semble répondre à la double nécessité d’une symétrie rhétorique et d’un euphémisme politique. Chargée de donner la rime à la qualification « républicaine » de l’État contemporain, la mention « capétienne » permet opportunément de s’abstenir de convoquer aux noces de « l’Ancien Régime et de la Révolution », un « royal » antonyme, pourtant seul conforme, sur le plan lexical et institutionnel.

Faut-il voir dans cet écart syntaxique la manifestation d’un tabou langagier ? Il est vrai que l’emploi d’un terme qui est aussi le patronyme de l’adversaire socialiste pouvait prêter à confusion. Si la figure collective des « rois de France » apparaît à cinq reprises au sein des discours de campagne, les termes de « roi » ou de « monarque », ainsi que leurs dérivés – « royauté », « royal », « monarchie » – sont habilement exclus de la parole du prétendant.

« L’unité de la France, c’est l’État capétien qui l’a voulue pendant huit siècles », insistait le futur président. L’équivalence ainsi posée entre le régime monarchique et la dynastie capétienne est, au total, la source d’une double inexactitude historique. La première, mineure en apparence, est d’ordre conventionnel : le vocable « capétien » est en effet réservé, par usage, aux descendants en ligne directe du roi Hugues Capet, entre 987 et 1328, jusqu’aux règnes des trois fils de Philippe le Bel – les fameux « rois maudits ». Au-delà, et jusqu’à la chute de la monarchie, les dynastes succédant à la branche aînée sont habituellement désignés comme Valois (jusqu’en 1589) puis Bourbons (jusqu’en 1792). En privilégiant la matrice médiévale de la royauté française, le candidat capte l’image d’une monarchie contractuelle, tempérée par le rapport de forces féodal et transfigurée par la justice et la morale de Saint Louis.

La seconde méprise véhiculée par l’expression « État capétien » est une conséquence de l’extrapolation terminologique elle-même : les trois siècles et demi de royauté capétienne, entre le XIe et le XIIIe siècle, sont pour l’essentiel antérieurs à l’émergence de l’État, en tant qu’abstraction politique et réalité administrative. Le discours éculé sur la continuité de l’État et la synthèse historique nationale, aux accents évidemment bonapartistes, se fonde donc sur un anachronisme aussi discret qu’efficace.

La préférence capétienne du candidat est peut-être aussi l’écho d’un souvenir de ses premières armes au cœur du pouvoir, alors qu’il était l’adjuvant fidèle du Premier ministre Jacques Chirac. En 1987, deux années avant le bicentenaire de la Révolution française, la célébration assez inattendue d’un « millénaire capétien » n’avait-elle pas contribué à recouvrir officiellement du dais solennel et apaisant de la royauté médiévale la mémoire honnie de la monarchie absolue ?

Yann Potin

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008 – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, (avec Manon Pignot) Gallimard, 2018