Toute une génération peut célébrer ses « livres-cultes ». Parfois les livres nous arrivent alors que le culte est oublié. Ça n’est pas obligatoirement un mal. Les cult-books, c'était, surtout, dans les années 1970. Quand toute une « ge-ge-generation », comme chantaient les Who, commençait à se fatiguer du décalage entre ses rêves et l’avenir immédiat qui lui était proposé. Quand les « clochards célestes », de beatniks allaient se métamorphoser en beaux enfants de l'amour. Entre la guerre de Corée et la guerre du Vietnam, des adolescents fâchés de voir le grand rêve américain tourner au cauchemar chantaient le rock'n'roll et inventaient la contre-culture.

De ces cult-books, la France ne connut que les books et fît l'économie du culte. Ce qui, d'ailleurs, est à la fois logique et soulageant. Soulageant parce que si les émois planétaire style ET ou Michael Jackson faisaient effectivement frissonner, c'est d'effroi. On a beau savoir que l'idée générale de cette fin de siècle, c’était de donner à tous les mêmes désirs et les mêmes haines, avec le mode d'emploi, c'est quand même égayant que, de temps à autre, malgré tout, ce qui fait un malheur là-bis ne soit ici que l'objet d'une attention particulière. Logique, parce que la jeunesse américaine, cela va de soi, mais en nos temps d'occidentalisation épidémique il vaut mieux le répéter, a une culture radicalement différente de la nôtre, terriblement exotique et déconcertante, ne serait-ce, pour s'en tenir là, que parce qu'elle est strictement imbibée de religion. Ce qui n'est pas précisément notre cas. C'est d'ailleurs ce qui, ici, du mouvement hippie, par exemple, a produit le moins d'effet. Dans sa recherche d'un monde meilleur, le peuple des fleurs s'est tourné vers les mystiques orientales pour un mélange Coca-zen plus ou moins plastique qui n'a pas séduit nos papilles sceptiques. Or, cette inquiétude religieuse est sensible dans la plupart des grands cult-books qui, du coup, sont souvent restés ici des livres, sans devenir des flambeaux.

Cette inquiétude religieuse se traduit évidemment de façon multiple. Elle peut, par exemple, batifoler du côté des gnomes et sorciers, version pour grands enfants, charmante et sans gravité. Car s’il faut, pour comprendre la littérature nord-américaine, garder en tête cette référence constante à la Bible et à l'école du dimanche, on ne doit pas non plus oublier l'importance des contes de fées et comptines, héritage anglo-saxon toujours en activité qui se superpose très bien aux angelots et autres intercesseurs. Mais le diable peut également intervenir, l'Autre, le Mal. Ainsi, parmi les livres qui ont connu une faveur fervente, il y eut aussi bien Le Seigneur des anneaux (1954), de Tolkien (britannique, certes), que Dune (1965), de Frank Herbert, ou Le Livre des crânes, de Robert Silverberg (1972), c'est-à-dire des romans qui présentaient quasiment une théologie.

Mais il y eut également des romans dont les héros adolescents clamaient leur malaise et leur innocence dans un monde mauvais et évoquaient peu à peu quelque étrange figure de rédempteur, maladroit, mal élevé, et… pur. Évidemment, dit comme ça, ça a l'air bêta. Il n'empêche que The Catcher In The Rye (L'Attrape-cœurs, 1951) de Salinger, ou le Malcolm (1959), de James Purdy, sont de très beaux livres violents et clairs sur l'étrangeté d'être jeune et brûlant dans un univers qui a perdu le sens. Que ce soit souterrainement christique est pour nous secondaire. L'essentiel, c'est la langue, le rythme, toute une évidence soudaine d'émotions et de simplicité.

V. (1963), de Thomas Pynchon, fut également une sensation, et le symbole d'une jeunesse. Lui aussi contait la grande lutte du bien et du mal, mais en swinguant ferme. Quand il a été publié en France pour la première fois, V. n'est pas réellement passé inaperçu, mais il n'a pas suscité d'enthousiasme généralisé. Vingt-deux ans après sa première édition américaine, il ressortait dans, semble-t-il, une nouvelle traduction, en même temps qu'un recueil de nouvelles, L'Homme qui apprenait lentement. Paraîtront plus tard les autres romans de Pynchon, dont le splendide et complètement déglingué Arc-en-ciel de la gravité, qu'on ne doit plus guère trouver qu'en bibliothèque.

Mais V. déjà est passablement cinglé. Il s'y conte, s'y décline, une quête folle, là aussi très caractéristique de la littérature nord-américaine, style « baleine blanche ». Un nommé Stencil, la cinquantaine passée, cherche à identifier V., V. qui occupera une bonne partie de la vie de Stencil senior, son père. Ce qui le mène, d'indices en signes, à fréquenter toutes sortes de gens censés avoir un bout de puzzle. De New York au Caire en passant par Florence pour finir à Malte, de la fin du XIXe siècle aux années 1950, V. apparaît chaque fois qu'il y a une situation compliquée sinon même une crise, de préférence internationale. Qui est V. ? Peu importe. V. est ce qui fait rêver les hommes quand ils se mêlent de comprendre ce qui se passe. Elle (la lettre, la femme, la contrée, etc.) est un rêve impossible, le « rêve de l’anéantissement ». Car, en ces temps troublés, il est difficile de trouver un sens à l'histoire. Et donc reste le plaisir de raconter, de faire semblant de donner une cohérence, de jouer à presque y croire, de « stenciliser » [1].

Autour de V., les espions s'agitent comme des petits fous, un travesti passe, des prêtres font des mystères, des diplomates se troublent, Pynchon gambade parmi les clichés des bons vieux romans populaires, ça devient somptueux de délire sous contrôle, un vrai feuilleton paranoïaque où tout est dans tout et réciproquement. On patauge dans l'invraisemblable filé avec un sérieux papal, c'est du grand feuilleton, c'est épatant. En contrepoint se déroule une autre histoire, aux États-Unis, autour de Benny Profane, un ancien marin qui fréquente les bistrots du port et les cafés littéraires.

Ce qui relie les deux histoires, c'est Stencil, pivot et auteur de ces mélanges compliqués où lui seul trouve une cohérence, puisque c'est lui qui l'invente. À New York, on ne s'occupe guère de V., mais d'amour. À moins que… Benny bloque, il ne veut pas aimer, et ce ne sont pas ses potes les paumés qui vont l'aider, car tous sont des « hollow men », selon l'expression célèbre d'Eliot, des hommes creux, qui ne savent plus distinguer l'inanimé de l'animé-de-l'âme. Tout le roman zigzague ainsi de V. à Benny comme les fronces d'un rideau, et c'est encore pire que dans un roman d'espionnage traditionnel, on ne comprend vraiment pas tout dans l'histoire, sauf à se concentrer très fermement, et encore, mais on tombe amoureux de sa folie, de l'exubérance de ses inventions, comme on dit d'un enfant qu'il invente, devant cette santé magnifique du conteur qui se lance et prend toutes les libertés, et brode, et divague, et fait vibrer son monde.

Dans ses nouvelles, un peu plus anciennes que V., on voit comment Pynchon s'essaie, se fourvoie, cherche. Il y a déjà ses obsessions et fixations, son goût pour les conspirations et les chansons, son désir de dire l'affolement de nos jours en recréant le roman populaire. Elles sont à lire comme des matériaux d'étude, même si elles ont le charme tremblé des débuts. C'est avec V. et L'Arc-en-ciel de la gravité que Pynchon a su faire coïncider l'épopée satirique, burlesque, d'un siècle tourbillonnant autour du vide, le roman-feuilleton, le roman d'aventures, et le journal intime. C'est là qu'il a su faire de l'expérience, de l'expérimental, le renouvellement du populaire. Ce qui ne peut que donner au lecteur un élan d'optimisme.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 18 octobre 1985, p 47

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] On appelait « stencil » une feuille de papier encrée permettant de polycopier un originale manuscrit ou tapé à la machine à écrire. [ndlr]