Ce serait triste de le réduire à un symptôme. À un phénomène sociologique. Triste comme tous ces livres dont les médias s'emparent avec soulagement, parce qu'il y a un « thème » et que, quand on parle du « thème », ça évite de parler littérature. N'empêche.

N'empêche, évidemment, que ces Macaques de Kyoto sont dans, de l'air du temps. C'est l'histoire monologuée d'un homme qui a perdu une femme, et qui n'arrive pas à trouver la réalité stimulante. Alors il préfère se saouler, et traîner, et se causer tout seul dans la tête. Rien de bouleversant, et pourtant, dans cette petite déglingue, il y a une amitié qui se propose. Parce que la langue est hachée, inventée, trafiquée, lyrique et précieuse, sale et syncopée.

Ce n'est pas une merveille, trop de maniérismes, trop de complaisance, mais c'est une émotion. De la soul qui s'essaie, tremblotante et arrogante. Le Bambouleur zone, aime les paumés, et rêve de femmes et de lointains déjantés. On n'est pas obligé de s'identifier pour entendre là-dedans une vieille détresse rigolarde, qui est assurément l'une des couleurs de notre sombre époque. Et ce qui fait du bien, c'est de reconnaître qu'il y a, dans ce petit roman discret, des fragments du temps que nous partageons. Ce qui n'est pas une évidence.

Rares sont les contemporains. Les vrais. En tout cas, les nôtres. Rares sont ceux qui savent transcrire l'immaturité d'une génération coincée entre l'adolescence et l'âge adulte, pour des années, et qui en fait un style, et un principe.

Rares sont ceux qui savent retranscrire le paysage mental des ex-fans des sixties, ce mélange de ville nocturne, lumières derrière les vitres, canal gris, banlieue floue, et, fendant la ville et ses caniveaux, par là-dessus un rêve de Noël, un rêve de bord de mer.

Chez Freddy Woets, Paris est un port, et une île, la nuit est un voyage cosmique, et un dérapage boueux , le monde est une image en fragments où on ne peut que lire le mystère des vieilles révolutions, le chagrin des amours mortes, vite. En spirale. En échos. En réseau.

Chez Woets, il n'y a pas d'allusion au rock'n' roll, et peu à la science-­fiction. Pourtant, c'est à un mixte de rock glauque et de SF tordue que son roman fait penser. Wild side et interface. Notre bel aujourd'hui. C'est là un chant menu, mineur, mais qui résonne, qui accompagne, le murmure ironique d'un petit enfant du siècle qui croit qu'il n'y a rien à vivre sinon les chagrins de l'amour : c'est fluet, mais prenant, comme s'il avait déjà les mots pour dire ce qu'il ne sait pas encore.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 7 juin 1991, p 51.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).