Ainsi en 2007, Nicolas Sarkozy donnant le bras à Benoît XVI. Et son discours du Latran, parachèvement de la catholicisation du personnage. Ce discours explicite ce qu’il faut entendre par « laïcité positive », c’est-à-dire une laïcité valorisant les religions et leurs dialogues, en rupture avec la tradition républicaine, institutionnalisée par la loi de 1905, de séparation des Églises et de l’État. Une telle conception de la laïcité, fondée sur un retour aux « racines chrétiennes de l’Europe », marque un tournant politique majeur, dont les justifications tendent à confirmer le caractère réactionnaire.

D’abord, il s’agit d’un retour implicite sur la position de la France, auparavant opposée à l’introduction de toute allusion confessionnelle dans le préambule de la Constitution européenne. Ensuite, l’évocation du Moyen-Âge chrétien vise ici à recouvrir les acquis de la laïcité politique par la fiction d’une France « fille aînée de l’Église » : « C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue fille aînée de l’Église. Les faits sont là. » {20.12.07}.

Mais de quels faits s’agit-il au juste ? Comment cet événement a-t-il pu être fondateur et ne laisser que si peu de traces ? Alors que même la date reste inconnue et fait toujours débat parmi les historiens, Nicolas Sarkozy fait mine ici d’oublier toutes les polémiques que le 1.500e anniversaire supposé dudit baptême a fait resurgir en 1996.

Force est pourtant de constater que les fameux « faits » ne sont rapportés que par deux documents, dont le moins imprécis reste le récit de l’évêque Grégoire de Tours, né bien après les événements. Fervent partisan de la christianisation de la Gaule, ce dernier décrit le baptême de Clovis selon des conventions littéraires de son temps, sur le modèle de la conversion de Constantin. Or le baptême de Clovis, bien moins qu’une manifestation de l’adhésion du roi des Francs à la foi chrétienne, fut plutôt un acte politique visant à obtenir le soutien des élites romaines, c’est-à-dire chrétiennes.

En outre, la mise à l’honneur de Clovis, en tant que fondateur de « la France » (au sens d’une entité mythifiée et préexistante à elle-même), a une signification idéologiquement plus forte : elle revient à réactiver la version monarchiste et catholique du roman national aux dépens de la version républicaine et laïque valorisant, a contrario, le rôle « fondateur » du chef gaulois Vercingétorix.

En assimilant la naissance de la France au baptême de Clovis, Nicolas Sarkozy semble réinventer ce qu’il appelle, caricaturant Ernest Renan, « l’âme de la France », c’est-à-dire son identité, sa conscience, saisie comme fondamentalement chrétienne {Bordeaux, 01.03.07}. Cette référence « spirituelle » au titre d'un livre de Max Gallo […] renoue avec une longue tradition nationaliste et monarchiste.

Au-delà de la fausse équation entre la conversion du roi et celle du royaume, voire de celle de la nation, la logique régressive du discours présidentiel se traduit également par l’ombre du sacre qui plane sur le discours du Latran, notamment lorsque le nouveau président français et chanoine d’honneur de la cathédrale du pape invoque le rôle de Pépin le Bref dans l’établissement des liens étroits entre l’Église et les rois des Francs : « À de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l’occasion de manifester la profondeur de l’attachement qui les liait à l’Église et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas de la conquête par Pépin le Bref des premiers États pontificaux ou de la création auprès du pape de notre plus ancienne représentation diplomatique. » {20.12.07} On peut ici s’interroger sur l’omission du sacre, qui fut pourtant l’instrument central de la stratégie politique de Pépin le Bref. En effet, par le rituel de l’onction assimilant le roi à un prêtre, le sacre avait alors pour but principal de recouvrir l’usurpation du roi Pépin et masquer son déficit de légitimité – ce que trahit d’ailleurs le redoublement de la cérémonie à trois ans d’intervalle : en 751 à Soissons puis à Saint-Denis en 754. Un chef d'État qui a eu besoin de l’aide de l’Église pour construire sa légitimité ne serait-il pas un bon prédécesseur ?

Sans aller jusqu’à confondre baptême de Clovis et origine du sacre royal (selon une légende entretenue par la propagande monarchique), le discours présidentiel […] aménage les rapports entre l’Église et les rois francs, qui ne furent pas toujours aussi lisses que ce type d'histoire chrétienne et nationale cherche à imposer.

(À suivre…)

Fanny Madeline & Yann Potin

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008 – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Dernier livre paru de Fanny Madeline, Les Plantagenêts et leur empire. Construire un territoire politique, PUR, 2014 ; et de Yann Potin (avec Manon Pignot), Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, Gallimard, 2018