Voilà dix ans, un film de Damien Doignot, s’il n’y répondait pas, posait excellemment la question, à travers le cas exemplaire de José Bové et d’Olivier Besancenot [1]. On y voit bien que, lorsqu’on accepte d’aller donner la réplique aux clowns de la piste audiovisuelle, on court le risque de devenir soi-même, volens nolens, un clown, irrémédiablement embourbé dans des situations dont l’imbécillité le dispute à la vulgarité [2].

Lorsque José Bové par exemple, est mis en demeure de choisir, en guise de garniture pour sa table de nuit, entre « un exemplaire de Mein Kampf et un godemiché », ou qu’Olivier Besancenot s’entend demander s’il est « toujours ensemble avec Arlette Laguiller ou si c’est juste un coup comme ça », on est en droit de s’interroger sur ce que toute réponse de leur part, autre que celle qui consisterait à se lever et quitter le plateau en se pinçant le nez, peut bien apporter de positif à la lutte révolutionnaire. La présence d’invités politiques dans une émission de télé-poubelle, loin de relever le niveau de l’émission, dégrade la politique.

Car enfin, c’est bien au nom des impératifs de la lutte pour changer le monde que nos éminents représentants se laissent enrôler dans le carnaval médiatique permanent entretenu par une institution qui est devenue un des piliers essentiels de l’ordre établi et qui a transformé télés et radios, avec quelques infimes nuances stylistiques de l’une à l’autre, en un seul vaste appareil idéologique, une ubiquitaire machine à abêtir et avilir les masses. Ils ont eux-mêmes conscience de la contradiction, et sans doute en seraient-ils malheureux s’ils n’avaient appris à s’en débarrasser d’une pirouette. Celle-ci consiste, en substance, à dire : « Oui c’est vrai, nous faisons le jeu, au sens propre et au sens figuré, de ceux qui nous invitent ; mais en échange ils nous offrent une tribune incomparable pour faire entendre notre message, sans commune mesure avec nos pauvres moyens d’expression traditionnels comme les tracts ou les prises de parole sur les lieux de travail ou la vente du journal au porte à porte, etc. »

L’explication, qui date de l’époque où se constituait, dans les années 1960, la vulgate communicationnelle sur les « mass medias », est d’une pertinence apparente, qui lui a valu d’entrer, avec quelques autres durables clichés, dans l’argumentaire basique et stéréotypé de toutes les organisations politiques, syndicales et associatives du mouvement social où on se donne aujourd’hui l’illusion d’être réaliste et de vivre avec son temps en se préoccupant souvent beaucoup plus de se trouver un(e) porte-parole qui « passe bien à la télé » que des positions ou analyses qu’il ou elle aura à y défendre. Dans la plupart des organisations militantes, on ne cesse de se plaindre du traitement scandaleux dont on est l’objet de la part des médias régionaux et nationaux, auxquels on reproche leur inféodation aux puissances dirigeantes et leur perversion par la logique économique. Mais curieusement il ne subsiste plus rien de ces critiques dans les propos des porte-parole une fois ceux-ci entrés sur un plateau ou dans un studio. De telles critiques seraient, pense-t-on, tout à fait « contre-productives », en faisant courir aux râleurs le risque d’être évincés de l’extraordinaire tribune médiatique que l’on condescend à leur offrir. D’où la complaisance, l’obséquiosité, voire la servilité dont font preuve trop souvent les représentants des organisations envers les journalistes, animateurs et autres accapareurs du bâton de parole.

Arrêtons-nous un instant sur cet article de foi selon lequel le bénéfice qu’on peut retirer, en matière de lutte idéologique et politique, d’un passage à la télé (ou à la radio) justifierait qu’on se prête aux bouffonneries et qu’on supporte stoïquement les indignités infligées par de petits potentats de plateau, dont le culot démesuré, le cynisme foncier et la vulgarité rigolarde suppléent à toutes les insuffisances.

Ce qu’il convient d’abord de souligner, c’est que l’idée qu’on ne peut plus se faire entendre aujourd’hui si on ne passe pas à la télé est un lieu commun extrêmement discutable, reposant sur des présupposés dont le principal est sans doute « la croyance intellectualiste à la force intrinsèque des idées vraies », comme on dit dans le jargon philosophique ; ou, en d’autres termes, la croyance qu’il suffit d’énoncer à un moment donné une vérité pour que vos interlocuteurs, primo, perçoivent effectivement ce que vous venez de dire ; secundo, qu’ils soient intéressés par votre propos ; et, tertio, que leur entendement soit tellement illuminé par la clarté nouvelle qu’ils n’aient plus qu’une envie : celle de vous emboîter le pas. Ce préjugé intellectualiste, qui appartient à l’histoire même du rationalisme français, a pour corollaire la conviction, originellement cartésienne, que seules des consciences individuelles peuvent concevoir et formuler des idées vraies. C’est cette attitude idéologique qui sous-tend la pratique médiatique consistant à réduire toute la vie sociale, politique, culturelle, etc., à des faits individuels (opinions personnelles, sentiments, émotions, intentions, stratégies, etc.), et à justifier l’intérêt que les médias portent à un petit nombre d’individus privilégiés plutôt qu’à tous les autres par l’existence chez ceux qu’ils distinguent de prétendus « charismes » hors du commun, aussi mystérieux qu’enchanteurs.

Ainsi donc Bové et Besancenot, à l’instar de toutes les autres étoiles du firmament médiatique, posséderaient cet on-ne-sait-quoi dont l’éclat fait les stars aux yeux du grand public. Il suffirait qu’ils se montrent et qu’ils parlent pour séduire et convaincre leur auditoire. Il faut avouer qu’il y a là de quoi chatouiller agréablement le narcissisme toujours latent, même chez les personnalités les plus modestes.

Quiconque est tant soit peu instruit des faits de communication sait qu’en général ils ne vérifient pas plus le préjugé intellectualiste que l’illusion charismatique. De nombreux travaux ont mis en évidence la diversité des facteurs qui doivent être réunis pour qu’un message soit reçu, compris et suivi d’effet. Et lorsque ces conditions ne sont pas réunies – y compris à la télé ou à la radio –,les messages les plus enthousiasmants tombent à plat et les prophètes les plus charismatiques crient dans le désert. À telle enseigne qu’on peut soutenir, sans paradoxe, que pour se faire entendre convenablement il vaut encore mieux utiliser les moyens dits traditionnels – tracts, journaux, affiches, meetings, porte à porte, etc. (auxquels il convient bien sûr d’ajouter aujourd’hui Internet) – que de faire des apparitions météoriques à la télé, surtout dans le contexte où elles ont lieu le plus souvent, qui est de nature à leur ôter toute portée réelle. Les opposants à l’ordre établi seraient bien inspirés de reconsidérer les clichés concernant la nécessité prétendument incontournable de passer par la communication médiatique. Si leurs organisations adhèrent si volontiers à cette croyance, c’est sans doute qu’elles n’ont plus le potentiel militant (les ressources suffisantes en personnel, en énergie, en temps et en argent) qu’exigerait le recours aux moyens traditionnels. On se rassure en affirmant qu’un seul militant exhibant son très charismatique talent à la télé, de loin en loin, vaut mieux que des centaines de militants accomplissant chaque jour leur travail de fourmis obstinées et anonymes.

Comme le répète Alain Krivine dans le film de Doignot : « Un seul passage au JT national permet de toucher des millions de téléspectateurs d’un coup ! » Et alors ? On s’étonne, cher Alain Krivine, qu’un esprit de votre envergure reproduise sans sourciller un argument aussi fallacieux. Car enfin, si la LCR et les autres organisations anticapitalistes avaient attendu les différents JT et leurs présentateurs pour faire connaître leurs analyses et leurs propositions, la connaissance qu’on en aurait tiendrait sur un post-it, ce qui est d’ailleurs le cas pour l’immense majorité des citoyens qui se contentent de l’information des médias et qui n’ont pas la chance de rencontrer tous les jours à l’atelier ou au bureau de poste un bon militant de la Ligue. Un Besancenot faisant son petit numéro de « révolutionnaire » chez Daniela Lumbroso (« Olivier Besancenot, c’est vrai que vous êtes un Che Guevara dans la peau d’un Michel Drucker » !) ne fait pas plus avancer l’idée de révolution dans les masses que la diffusion d’une comédie de Molière sur France 2 ne fait avancer le goût de la culture classique dans les banlieues.

Il faudrait quand même que les gens de la gauche critique et radicale finissent par prendre au sérieux leurs propres analyses de ce que sont devenus les médias et y conforment leurs actes, c’est-à-dire qu’ils cessent de se précipiter chez les pitres de la télé au moindre signe et se montrent plus exigeants, plus sélectifs et plus sourcilleux en matière de participation à des émissions. Surtout, ils devraient garder à l’esprit qu’il n’y a rien à attendre du système médiatique sinon sa totale soumission aux intérêts des classes possédantes et dirigeantes.

Ce système est tellement accaparé, possédé, verrouillé, endoctriné, financièrement, politiquement, professionnellement qu’il est devenu une sorte de Bastille. Il y règne, au-delà des zizanies dues à la concurrence interne et à la relative pluralité des clans de la droite, un consensus de plomb dans l’adhésion au régime. L’orthodoxie néolibérale y est si solidement ancrée qu’elle peut se permettre d’ouvrir de temps à autre un guichet pour que le « révolutionnaire » de service passe la tête et crie quelques insanités hérétiques, aussitôt couvertes par les rires ou le tollé des contradicteurs appointés. Pour les opposants, le bénéfice est à peu près nul. Pour ceux qui ont confisqué les médias, le passage de quelques invités sulfureux permet d’entretenir la façade du pluralisme et le mythe du débat démocratique.

Cette Bastille-là, il faut l’abattre, comme les précédentes. À bien y regarder, elle est, comme toutes les fortifications, à la fois formidable et vulnérable, apparemment imprenable et pourtant fragile. La meilleure preuve, c’est que, alors même que la redoutable machine s’était mobilisée plus encore qu’à l’habitude, de façon monolithique, écrasante, obsédante et univoque, pour imposer le oui au référendum sur le projet de constitution européenne, le peuple français a répondu massivement non. Nous ne ferons ici, sur cet événement historique extraordinaire, qu’un seul commentaire : si, de toute évidence, la victoire du non ne doit rigoureusement rien aux grands médias institutionnels, peut-être le travail des fourmis militantes, besogneuses et obscures y a-t-il été pour quelque chose. N’est-ce pas, Daniela ?

Alain Accardo

Texte initialement paru dans Le Sarkophage (2008, n° 5) ; édité dans le recueil Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Notes

[1] « José Bové : le cirque médiatique », film produit en 2008 par « La Sardonie libre » et distribué par Le Plan B.

[2] Ce thème est traité pour la période récente par Mathias Reymond, « Au nom de la démocratie, votez bien ! », Agone, 2019.