Parmi ceux dont s’est inspiré Nicolas Sarkozy pour filer la métaphore – entre le projet carolingien et celui des « européens » Jean Monnet (1888-1979) et Robert Schuman (1886-1963) –, il n’omet pas la figure imposée de Charles de Gaulle, dont il reprend la formule : « Ils ont voulu reprendre sur des bases modernes, économiques, sociales, stratégiques, culturelles, l’entreprise de Charlemagne. » Cependant, entre le projet impérial de conquête et de domination, accompli dans la violence et par le sang (l’entreprise de Charlemagne), et le projet collectif d’échanges et de collaboration respectant les souverainetés (le traité de Rome de 1957), la comparaison sert davantage une tentative de légitimation par l'histoire qu'une véritable démarche intellectuelle. Néanmoins, si la figure de Charlemagne peut incarner le renouveau d’une unité politique de l’Europe, c'est parce qu'elle sous-tend une représentation que Nicolas Sarkozy partage avec les fondateurs : sa dimension chrétienne. Elle est limpide lorsqu’il déclare que, « dans la formation de la conscience européenne, il y a eu le rêve brisé de Charlemagne » ; et que cette « conscience européenne vient de l’histoire la plus ancienne, vient de la civilisation, vient de la religion ».

L’utilisation de la figure de Charlemagne pour légitimer historiquement l’étendue de l’espace européen s’inscrit dans une tradition qui naît au XIXe siècle et trouve certains prolongements dans le Lebensraum (espace vital) allemand du IIIe Reich. S’il ne faut certes pas voir chez Nicolas Sarkozy la volonté d’en assumer tout l’héritage, il ne peut totalement échapper au sens que son utilisation politique engage.

Dans le contexte de l’après-1945, le développement des discours historiques sur l’Europe répondait à la nécessité de trouver une nouvelle organisation politique au continent dévasté par la guerre. Or, le choix de délimiter les frontières politiques de l’Europe en les identifiant à celles de l’Empire carolingien (et à l’Oder, sa frontière « naturelle ») reposait alors sur la volonté de justifier – quoique imparfaitement (puisque ni les îles Britanniques ni la péninsule Ibérique n’ont appartenu à l’Empire carolingien) – les frontières du Rideau de fer qui s’étaient imposées depuis la fin de la guerre. Mais cette limitation, qui excluait les « démocraties populaires », ne peut plus fonctionner dans l’Europe à vingt-huit. C’est pourquoi Nicolas Sarkozy souligne moins la définition politique de l’Europe que sa conscience, qu’il ancre dans une civilisation se définissant comme chrétienne. Ce faisant, il ne permet pas autre chose que justifier l’exclusion de la Turquie – ce pays qui fut pourtant, pendant plus de mille ans, le cœur d’un empire lui aussi chrétien : l’Empire byzantin (395-1453). Or l’adhésion à la religion chrétienne n’a jamais constitué, dans l’histoire, un critère d’appartenance à l’Europe, entité avant tout géographique. Même pour Roger Bacon, au XIIIe siècle, les peuples païens du nord-est du continent n’étaient pas exclus de l’entité qu’il appelait « Europe ».

L’identification de ce que Nicolas Sarkozy appelle le « vieux rêve brisé » de Charlemagne à un projet d’extension territoriale visant à faire coïncider les marges de l’Empire et celles de la chrétienté est donc moins historique qu’idéologique. Elle repose en outre sur l’idée d’une immanence des frontières, dont les réalités n’ont pourtant cessé d’évoluer : confins antiques, marches médiévales, ligne Maginot, toutes ces limites constituent autant d’idées différentes de la frontière, qui induisent des représentations distinctes du territoire. Ni chrétienne a priori ni prédélimitée, l’Europe du XXIe siècle reste donc à construire, mais l’égide d’un empereur prosélyte et conquérant ne peut être que limitative.

(À suivre…)

Fanny Madeline

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008 – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

De la même auteure, dernier livre paru, Les Plantagenêts et leur empire. Construire un territoire politique, PUR, 2014.