Certains militants américains doutent des intentions du romancier. Comme au syndicat United Automobile Workers (UAW), où l’on soutient le livre mais dont les dirigeants demandent à Orwell des précisions. Aussi l’auteur et son éditeur anglais, Frederic Warburg, décident-ils de rendre publique une mise au point, adressée à Francis Henson de l’UAW, qui paraît dans plusieurs revues étasuniennes :

« Mon roman récent, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste britannique (dont je suis un sympathisant) mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver. Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout.[1] »

Soixante dix ans plus tard – et trente ans après la chute du mur de Berlin, fin symbolique de la guerre froide –, on peut dire que cette mise au point n’a guère été entendue. La réception d’Orwell, et en particulier de son dernier roman, reste majoritairement celle de la dénonciation du « cauchemar communiste ». Oubliées les mentions du fascisme et des « perversions » de l’économie centralisée. Oubliée la localisation délibérée du roman au cœur du « monde libre ».

Le roman est bien sûr arrimé à la critique du « totalitarisme ». Mais l’avantage est médiocre : depuis les années 1970, l’« antitotalitarisme » est le plus souvent synonyme d’« anticommunisme », la mobilisation antitotalitaire ayant joué un rôle clé dans la conversion de nombreux leaders gauchistes au néolibéralisme, devenu l’heureux garant de la démocratie depuis que l’histoire est finie [2]. Autre élément oublié dans cette mise au point par Orwell : sa critique des intellectuels, et en particulier des intellectuels inféodés aux partis communistes – eux-mêmes longtemps plus ou moins soumis à l’URSS.

Sanctifié en Grande-Bretagne, le romancier est également tenu par de nombreux philosophes anglais et américains comme un penseur politique à part entière. Et si le cinéaste militant Ken Loach s’inspire d’Hommage à la Catalogne pour son film Land and Freedom, en revanche, Orwell est peu apprécié par l’extrême-gauche londonienne, qui voit dans sa pensée politique – en particulier le concept de « common decency » (le sens moral des gens ordinaires) – ce qu’il y a de pire dans la tradition anti-intellectuelle britannique, provinciale et démagogique [3].

En France, Orwell semble parfois l’auteur d’un seul livre, 1984, dont la reconnaissance s’arrête aux portes du panthéon littéraire. Le ton est donné par Milan Kundera, qui le qualifie de « mauvais roman, avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer », et l'érige en exemple négatif de « propagande dans la lutte contre le mal totalitaire ». Tandis que l’idéologue libéral Marcel Gauchet n’y voit qu’une « piètre contribution à l’intelligence du phénomène qu’il dénonce » [4]. Et lorsque le prix Nobel de littérature Claude Simon s’intéresse à l’hommage d’Orwell à la Catalogne, c’est pour le réécrire afin d’en démontrer ce qu’il qualifie de naïveté politique, d’insincérité et de médiocrité littéraire [5]. Enfin, si La Ferme des animaux (1945) est souvent mentionnée, c’est surtout pour alourdir l’accusation récurrente portée contre Orwell de servir la « machine de guerre anticommuniste ». Rien d’étonnant donc que, en dehors des anarchistes et autres minoritaires de la gauche antistalinienne, Orwell soit surtout discuté par la presse de droite et serve de bannière au néoconservatisme à la française [6].

Au moment où la traduction par Celia Izoard de 1984 paraît au Québec, deux autres sont disponibles aux éditions Gallimard. La première, parue en 1950 et commercialisée en collection de poche depuis 1972, avait été commandée à Amélie Audiberti, traductrice plutôt spécialisée en science-fiction. Les défauts de sa traduction, peu connus, n’ont pas empêché le succès populaire du roman. Une situation commerciale qui dût conforter le traitement que lui réserve son éditeur : entre littérature de gare et lecture complémentaire pour classe littéraire au lycée.

Compte tenu de la place de l’œuvre au sein de la littérature mondiale, on aurait pu s’attendre à un peu plus de considération. Mais au pays du style, le clergé des lettres n’a que peu d’égards pour un auteur dont la prose idéale est « comme une vitre transparente [7] ». Quant aux défauts de la traduction de 1950 – un manque certain de précision, des choix qui ont vieilli et des fautes de détail (tels que « bistrot » pour « pub ») –, ils ne dérangent surtout que le lectorat soucieux d’une langue plus tenue et qui prend au sérieux les idées d’Orwell. Parmi les fautes imprimées depuis soixante-huit ans, on trouve une erreur dans la proportion des prolétaires dans le monde de 1984 (85 % et non 15 % de la population, ce qui en rend incompréhensible l’organisation sociale), plusieurs contre-sens (qui nuisent à l’intelligence de l’œuvre) et une quarantaine de phrases manquantes [8].

Deux ans avant que l’œuvre d’Orwell n’entre en France dans le domaine public (c'est-à-dire qu'elle soit libre d'édition), Gallimard a commandé une nouvelle traduction de Nineteen Eighty-Four, mais cette fois à une professionnelle chevronnée, Josée Kamoun, qui compte de nombreuses traductions littéraires à son actif, dont plusieurs romans d’auteurs aussi prestigieux que Philip Roth, John Irving et Virginia Woolf. Il n’est pas certain que le roman ait bénéficié de ce traitement de faveur…

Afin de « rendre justice au texte d’un point de vue littéraire [9] », Josée Kamoun choisit de traduire au présent un texte écrit au passé par Orwell. Une telle décision en dit moins sur la « justice » que sur les dernières tendances littéraires et surtout le statut de l’œuvre d’Orwell dans le monde des lettres parisiens : imagine-t-on améliorer ainsi l’« aspect proprement littéraire » des romans, par exemple, d’une contemporaine d’Orwell telle que Virginia Woolf ?

Par « souci d’exactitude », parce que le « Newspeak » ne serait pas, selon elle, une langue, Josée Kamoun choisit de substituer « néoparler » à la traduction « novlangue », usuelle en français depuis les années 1950 [10]. Pourtant, en appendice de son roman, Orwell donne bien, sous le titre de « Principes de la novlangue », la structure et l’étymologie de la « langue officielle d’Océanie », dont un des auteurs du Newspeak Dictionary précise qu’il s’agit de « la seule langue au monde dont le vocabulaire diminue chaque année ». Précisément la langue avec laquelle sont destinés à parler et à (ne plus pouvoir) penser les lecteurs du Times dont on découvre dans le roman les articles rédigés en novlangue [11].

S’opposant aux « fanatiques » qui croient en l’existence d’« une vérité ultime et unique du texte », Josée Kamoum s’inscrit dans une conception de l’œuvre littéraire « ouverte », selon laquelle l’auteur ne détient pas seul le sens de son texte, qui se construit à chaque lecture, à chaque nouvelle traduction [12].

Cette question du rapport à la vérité et du lien que la vérité entretient avec la liberté dans ce roman d’Orwell est justement au cœur du débat qui a opposé les philosophes Richard Rorty et James Conant. Selon Rorty, pour qui la recherche de la vérité se confond avec notre capacité à justifier publiquement nos croyances, le concept de « vérité objective » auquel s’accroche Winston Smith comme au dernier rempart de sa liberté est un leurre. Contre cette interprétation postmoderne du roman d’Orwell, Conant défend l’idée que seule l’existence d’une vérité objective, de quelque chose d’extérieur à nous, parce qu’elle échappe au pouvoir humain et à l’emprise de l’ordre social, garantit la possibilité de la liberté individuelle. Défendant une conception réaliste de la vérité, Conant met en lumière le point central sur lequel se retrouvent le libéral Rorty et O’Brien, le dirigeant du parti intérieur et tortionnaire : pour ces deux philosophes est vrai ce qui fait l’objet d’un consensus social [13].

Si le contrôle des consciences imaginée par Orwell a été mis en œuvre dans un monde dont les dirigeants ont tiré des leçons des totalitarismes du milieu du XXe siècle, il est remarquable que l’actualité de son roman en ce début de XXIe siècle prenne tout son sens avec la découverte des programmes de surveillance de masse et le déferlement des « fake news » au cœur des démocraties libérales supposées être immunisées contre tout totalitarisme.

Cette nouvelle traduction n’a d’autre prétention que de restituer, dans sa temporalité d’origine et sa facture classique, le récit d’Orwell, d’en restituer la dimension philosophique et la fulgurance politique dans les termes que des millions de lectrices et de lecteurs francophones se sont appropriés depuis plus d’un demi-siècle. En restant fidèle au projet qu’Orwell définit, en 1946, l’année même où il rédige les premières pages de Nineteen Eighty-Four : « Ce que j’ai voulu plus que tout, c’est faire de l’écriture politique un art [14]. »

Thierry Discepolo

Lire la nouvelle traduction par Celia Izoard de George Orwell, 1984, Éditions de la rue Dorion, Montréal (diffusion sur le territoire du Canada exclusivement : www.ruedorion.ca)

Notes

[1] Ce texte est paru aux États-Unis, avec de légères variantes, dans Life, The New York Review of Books et The Socialist Call. Une autre « mise au point » a été rédigée, sensiblement différente mais identique sur le fond, précise Jean-Jacques Rosat dans la présentation et la traduction qu’il a données des deux textes in George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Agone, 2009, p. 355 et suiv.

[2] Sur cette reconversion, lire Michael S. Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Agone, 2014.

[3] Pour faire bonne mesure, « saint George Orwell » fut aussi accusé par ses détracteurs d’avoir fourni une liste de communistes aux « services secrets britanniques ». Dans son livre sur Orwell ou L’horreur de la politique (Plon, 2006, p. 115-116), Simon Leys démonte l’accusation de délation, affaire à laquelle les éditions Ivréa et de l’Encyclopédie des nuisances ont consacré une brochure édifiante (notamment sur le rôle de la presse française) : Orwell devant ses calomniateurs. Quelques observations  (1997, 32 p.).

[4] Marcel Gauchet, À l’épreuve des totalitarismes (1914-1974), Gallimard, 2010, p. 522 ; Milan Kundera, Les Testaments trahis, « Folio »-Gallimard, 1993, p. 268-269 – lire l’analyse qu’en donne Jean-Jacques Rosat : « Éducation politique et art du roman. Réflexions sur ''1984'' », Chroniques orwelliennes, Collège de France, coll. « Philosophie de la connaissance », 2013.

[5] Claude Simon, Les Géorgiques, Minuit, 1981, chap. IV, p. 259-362 – lire l’analyse qu’en donne Jean-Jacques Rosat : « Quand Claude Simon réécrit ''Hommage à la Catalogne'' », ibid.

[6] On ne trouve aucun quotidien français, ni même un hebdomadaire ou un mensuel de gauche qui ait jamais, comme l’a fait Le Figaro en août 2018, consacré à Orwell un texte par jour pendant une semaine – tandis que, le même mois, Le Point titrait en une « George Orwell, le penseur qui va vous libérer ». L'adoption néoconservatrice a commencé en douceur avec Jean-Claude Michéa et son Orwell, anarchiste tory – lire la réfutation par Jean-Jacques Rosat de ce contre-sens dans « Ni anarchiste ni tory », Chroniques orwelliennes, op. cit. Elle s’affiche désormais franchement avec Natacha Polony, qui enrôle Orwell dans sa défense « ni de droite ni de gauche » des modes de vie et des valeurs des gens ordinaires mis à mal par le « totalitarisme islamiste » – lire l’analyse par Laurence De Cock du parcours de cette « Insoumise réactionnaire » dans Les Éditocrates, La Découverte, 2018.

[7] George Orwell, « Pourquoi j’écris », Essais, articles, lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, tome I, 1995, p. 27.

[8] Ces fautes, et d'autres, sont mentionnées par Jean-Jacques Rosat dans les notes qu’il a rédigées pour sa traduction du livre de James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité (Agone, 2012), resp. p. 96, 109-110, 117, 126, 135, 137 et 148.

[9] Josée Kamoun, « Il y a une composante élégiaque rarement remarquée dans 1984 », entretien avec Florence Noiville, Le Monde des livres, 6 juin 2018.

[10] Josée Kamoun, citée par Frédérick Lavoie, « 1984 à l’indicatif présent », Le Devoir, 2 juin 2018.

[11] Pour Jean-Jacques Rosat, qui donne des exemples de contre-sens illustrant l’« écart entre les préoccupations de la traductrice et la pensée du roman », cette traduction « détourne l’attention de l’enjeu crucial qu’est, pour Orwell, la relation entre langue et pensée – lire « 1984, une pensée qui ne passe pas », En-attendant-nadeau, 5 juin 2018.

[12] Josée Kamoun, « Il y a une composante élégiaque… », art. cité.

[13] Ces idées sont développées dans la préface que Jean-Jacques Rosat a donnée au livre de James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité, op. cit.

[14] George Orwell, « Pourquoi j’écris », op. cit., p. 25.