Toutes ces citations de la Commune au cœur des révolutions ou des mouvements révolutionnaires qui l’ont suivie ne sauraient nous étonner. Toutes les révolutions, disait Walter Benjamin, sont des « sauts de tigre dans le passé ». Elles rendent hommages aux glorieux ancêtres dont il faut reprendre le combat, aux martyrs qu’il faut venger. Ces citations sont des stratégies rhétoriques pour légitimer la nouvelle révolution par l'ancienne, donner à comprendre l'événement immédiat. La citation est aussi souvent l'occasion de montrer l'inachèvement des soulèvements passées pour légitimer leur nécessaire dépassement.

Reste qu’on peut s’étonner de l’extraordinaire postérité de la Commune de Paris, de sa présence dans des cultures révolutionnaires différentes, même conflictuelles, surtout au regard de la limitation dans le temps et l’espace et de son échec. Au point qu’on pourrait presque dire que, plus que la nature de l’insurrection, son contenu ou ses effets, c’est sa postérité qui lui confère l’aura d’une révolution.

La Commune fut plurivoque : antimilitariste et patriotique à la fois. Et les héritiers des traditions révolutionnaires françaises, mais aussi les anarchistes proudhoniens et les Internationalistes s’y retrouvèrent, parfois s’y affrontèrent. Cette complexité favorise une grande plasticité mémorielle et explique que la Commune puisse être mobilisée par de nombreuses familles de la gauche, l’extrême droite tentant même régulièrement une captation. Il n’y a pas une mémoire mais bien des mémoires de la Commune.

Bien que profondément républicaine, la Commune peine à s’intégrer au grand récit national que fabriquent les Républicains au pouvoir à partir des années 1880. Même s’ils ont pu imputer à l’assemblée monarchiste versaillaise la responsabilité du massacre de la Semaine sanglante, la République avait été proclamée le 4 septembre 1870 et l'on ne pouvait totalement l'exonérer de la répression - laquelle avait d'ailleurs était soutenue par de nombreux républicains. Longtemps le monde et le mouvement ouvriers ont nourri leur rejet du régime en raison de la mémoire du sang versé.

Les républicains libéraux des années 1870-1880 n’avaient d’ailleurs pas soutenu la Commune : pour les Grévy, Ferry, Gambetta, une insurrection contre une assemblée élue au suffrage universel (masculin) ne saurait être légitime. Dans son manuel scolaire d’histoire, Lavisse flétrit le souvenir de 1871. Et quand les Opportunistes reprirent quelques mesures de la Commune (politique scolaire, service militaire universel), ils se gardèrent bien d’en évoquer l’origine. Quoi de surprenant ? La Commune rejouait l’affrontement séculaire entre les deux Républiques, entre la sociale et la libérale. C’est cette dernière qui l’emportait à l’aube des années 1880. Et quand les républicains radicaux parvinrent au pouvoir, leur mémoire communarde leur était déjà trop contestée sur leur gauche pour qu’ils s’en revendiquent.

De leur côté, les anarchistes ont rapidement salué dans la Commune la révolte contre l’État, l’Armée, l’Église et le Capital. Ils en célébraient les expériences de démocratie directe, d’associations des travailleurs, marques de l’influence, en 1871, des héritiers de Proudhon. De nombreux communards ont ensuite rejoint le mouvement anarchiste, et certains firent le coup de feu pendant la révolution mexicaine du début du siècle. La Commune se retrouvait donc au cœur de la mémoire anarchiste, comme en témoigne l’étendard de la révolution espagnole de 1936, qui au rouge du drapeau que Louise Michel impose dans les années 1880, en deuil de la Commune.

Dominés en 1871 par les démocrates sociaux bercés par les souvenirs de 1793 ou de 1848 et coincés par le courant anarchiste français, les internationalistes marxistes auraient pu laisser passer la mémoire. Mais c’était sans compter Karl Marx. Certes, il jugeait la Commune prématurée, trop modérée, mais dans La Guerre civile en France (juin 1871), voici qu’il la présente comme le « gouvernement de la classe ouvrière, […] la forme politique enfin trouvée de l’émancipation du travail ». Mieux encore, il en fait l’aurore des révolutions à venir, « le glorieux fourrier d’une société nouvelle ». Les socialistes français s’approprient alors les hommages aux victimes, bientôt concurrencés par les communistes après 1920.

En effet, dès la révolution russe de 1905, et plus encore en 1917, les nombreuses citations de la Commune tiennent tout à la fois de l’hommage et de la leçon à tirer de l’échec sanglant. La Commune, c’est ce qu’il faut reprendre mais aussi ce qu’il faut éviter : trop prématurée, trop bourgeoise, trop timide, sans parti pour en prendre les rennes… Comme résumait Trotski, « nous chérissons le souvenir de la Commune en dépit de son expérience trop restreinte ». À partir d’Octobre, la citation à la Commune permet de justifier la politique de la Terreur. « La Commune était faible, nous sommes devenus forts », clamait encore Trotski. Elle permet aussi de rattacher la révolution d’Octobre au socialisme européen, pour ne pas apparaître comme des « barbares asiatiques », des « blanquistes à la sauce tartare », selon les mots de Blum contre Cachin au Congrès de Tours. Elle offre enfin une grille de lecture pratique dans le chaos de la guerre civile, permettant d’assimiler les armées blanches aux Versaillais et les mouvements paysans anticommunistes aux campagnes françaises conservatrices de 1871. On comprends qu’en France le Parti communiste reprenne cette vision de la Commune.

Notons enfin les récurrentes mais vaines tentatives de récupération par l’extrême droite. Fille de la guerre franco-prussienne et du rejet d’une paix jugée honteuse, la Commune présente une dimension patriotique qui permet aux nationalistes d’extrême droite de tenter une captation. Pendant l’affaire Boulanger tout d’abord – ce qui était facilité par la séduction que le général Revanche put exercer sur quelques anciens communards -, puis dans les années 1930. Les ligues d’extrême droite se présentaient dans la filiation des communards comme les victimes de la IIIe République honnie. Même l’OAS n’hésita pas à se réclamer de 1871 !

Ces mémoires plurielles, conflictuelles, miroirs des luttes du présent, se sont trouvées une scène : le Mur des fédérés. Depuis 1880, ce mur contre lequel avaient été fusillés les derniers communards est l’objet d’un rituel : on monte au Mur chaque année, drapeau rouge au vent. Les conflits se donnent à voir dans la succession des cortèges (républicains, socialistes, communistes, trotskistes) qui refusent de se mêler, chacun cherchant à emporter la bataille du nombre. Rares mais ô combien significatifs sont alors les cortèges unitaires, en 1935-1936 lors du Front Populaire, et en 1945. Régulièrement l’extrême droite cherche à s’inviter, mais ses quelques adhérents sont rejetés par la gauche qui alors s’unit.

Certes, depuis les années 1870, la mémoire de la Commune a parfois semblé s’effacer, avec l’affaiblissement général de la culture communiste et devant le travail des historiens, qui ont montré qu'elle était moins l’aurore prolétarienne qu’avait voulu y voir Marx que le crépuscule des révolutions française du XIXe siècle. Mais son réveil actuel ne saurait surprendre – les « gilets jaunes » taguant « Il y a 1871 raisons de niquer Macron », « On veut pas Mai 68, on veut 1871 » ou « Louise Michel 2022 ». Car se rejoue en s’actualisant le combat de la république sociale contre la république libérale, l’aspiration à la démocratie directe.

Comme chantait Eugène Pottier : « Tout ça n’empêche pas que la (mémoire de la) Commune n’est pas morte ! »

Mathilde Larrère

Une première version de ce texte est parue dans un hors-série de Politis en novembre 2016.

De la même auteure, à paraître aux éditions Agone : L'Histoire comme émancipation – avec Laurence De Cock, et Guillaume Mazeau.