L’usage discursif principal de la figure de Bonaparte renvoie à son supposé « rêve » égyptien : « Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d’empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Égypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. » Cette énumération justifie la conquête coloniale, assimilée à un « rêve de civilisation ». On aura reconnu ici les thèmes du discours sur les « aspects positifs » de la colonisation et sur le refus de la « repentance ». Discours qui vise, de fait, toute critique du colonialisme et de la politique de violence à l’égard des peuples au nom de la supériorité de la « civilisation » européenne.

Placer Bonaparte dans cette énumération fait oublier le contexte géopolitique dans lequel s’est déroulée l’expédition d’Égypte en 1798 : il s’agissait non de « civiliser » mais de contrer l’Angleterre en Méditerranée orientale et en Inde pour compenser la perte des colonies françaises en Amérique. En insistant sur l’aspect « civilisateur » de l’expédition, Sarkozy se fait l’héritier de la propagande du Directoire et de Bonaparte lui-même, qui tentaient de masquer l’agression contre l’Empire ottoman derrière le masque aimable de la libération des Égyptiens de la « tyrannie » des Mamelouks ou encore par l’ouverture de l’Égypte à la « civilisation ». Les massacres perpétrés par les armées françaises pour « pacifier » la haute et la moyenne Égypte, celui du Caire en octobre 1798, celui de Jaffa, etc., sont en effet moins vendeurs que la mission scientifique qui accompagnait les soldats du Directoire !

Les mentions de Napoléon Ier relèvent d’un autre registre politique : celui de la synthèse nationaliste chère à Sarkozy, qui cite à plusieurs reprises une sentence napoléonienne (non datée) affirmant : « De Clovis au Comité de salut public, j’assume tout. » Il y a là une volonté évidente de se situer dans la continuité de l’incarnation de la nation « éternelle » par le « sauveur ».

On est ici dans un usage directement bonapartiste de Bonaparte, qui termine un cycle historique en prétendant l’incarner. Cette citation de Napoléon est directement dirigée contre la gauche et ce que le candidat Sarkozy appelle le « communautarisme historique », concept dont on chercherait en vain la définition dans ses discours.

La deuxième référence renvoie à la continuité historiquement fictive de l’État français, de la monarchie à la Ve République. Napoléon est inséré dans une énumération de figures dont l’accumulation des termes est supposée faire preuve : Saint Louis, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, Jules Ferry, Pompidou sont tous censés incarner cette continuité de l’État contre ce que le candidat appelle des « féodalités », des « corporatismes », des « bureaucraties » et des blocages qui se trouvent dans les entreprises. Pourquoi donc cette absence relative de la figure de Napoléon Bonaparte ?

Tout se passe comme si le fond du discours sur la synthèse des rois et de la République, sur la « France éternelle » et la nation incarnée dans son président-sauveur, était tellement bonapartiste qu’il serait inutile d’y ajouter la référence formelle à Bonaparte lui-même. Une autre raison est sans aucun doute la représentation plutôt contrastée de Napoléon Bonaparte dans les lieux communs de la mémoire dite collective : l’homme qui rétablit l’esclavage en 1802, qui liquide une partie des libertés acquises pendant la Révolution, le conquérant et le tyran de l’Europe, n’est pas une figure particulièrement célébrée aujourd’hui, malgré le maintien d’un souvenir et d’un culte bonapartistes.

(À suivre…)

Marc Belissa

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru (avec Yannick Bosc), Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018