Comme si le savant, jusque-là retranché dans son donjon scientifique, avait soudainement découvert, du haut de ses remparts, les batailles qui se livraient en bas, dans la plaine, et avait décidé brusquement de descendre prendre part à leur tumulte, au risque de souiller, dans cette mêlée poussiéreuse, la blanche toge de la recherche « pure » et impartiale.

Un recueil rassemblant, dans une éclairante présentation, diverses interventions de Bourdieu entre 1961 et 2001 vient nous rappeler opportunément, textes à l’appui, que, tout au long de sa carrière, il n’a jamais dissocié son combat pour une science sociale digne de ce nom de l’ensemble des luttes visant à changer le monde social, même quand il ne disposait pas encore de toute l’autorité intellectuelle et scientifique permettant d’intervenir avec éclat dans une actualité politique et sociale brûlante [1].

Aux origines d’une sociologie de la domination

Tous ceux qui connaissaient les travaux de Bourdieu et qui étaient attentifs à sa démarche depuis suffisamment longtemps savaient que son intervention de décembre 1995 en pleine agora, de même que son appel à une refondation de la gauche, pour une « gauche vraiment de gauche », se situaient dans la logique d’une démarche dont les motivations fondamentales et les principaux axes présentaient une grande constance, depuis ses premières recherches en Algérie, et sans doute même depuis le début de sa vie intellectuelle.

Bourdieu, qui n’a cessé de procéder à sa propre socioanalyse et de pratiquer l’autoréflexivité, en appliquant à son propre travail la même lucidité qu’il appliquait aux objets extérieurs, savait – et a exprimé à maintes reprises, mieux que personne – ce que les orientations et la substance de ses recherches devaient à sa biographie, à ses appartenances et aux différents contextes où s’inscrivait sa trajectoire personnelle. Son entrée par effraction dans l’univers de la culture la plus légitime l’avait rendu, plus que quiconque, sensible au caractère mystificateur de l’idéologie chère à tant d’intellectuels qui, confondant le trajet réel avec le but idéal, croient avoir accédé au monde de l’Immaculée Conception et se veulent de purs esprits « sans attaches ni racines ». Bourdieu n’a jamais renié les siennes ; et c’est, entre autres propriétés essentielles, son appartenance originelle revendiquée et assumée, sans pathos misérabiliste, au monde des dominés sociaux, qui l’a conduit à élaborer sa sociologie critique de la domination sociale et à édifier ce qu’il a appelé lui-même un « savoir engagé », c’est-à-dire un savoir qui milite inséparablement pour l’établissement de la justice dans le monde social en militant pour celui de la vérité sur ce monde social.

On sait à cet égard le rôle qu’a joué, dans l’orientation vers la sociologie du jeune normalien agrégé de philosophie entamant sa carrière d’enseignant-chercheur, la découverte, dans le contexte intellectuellement et moralement bouleversant de la guerre d’Algérie, de certaines ressemblances et analogies structurales entre la paysannerie algérienne et cette paysannerie béarnaise dont il était issu et resté si proche.

Nul doute que la commotion provoquée par la guerre, chez les jeunes intellectuels de l’époque tout particulièrement, n’ait contribué à ancrer plus fermement encore dans leur vision de la société et de l’histoire ceux d’entre eux qui, comme Bourdieu, savaient déjà, par expérience personnelle et quasi atavique, qu’on n’a jamais le choix entre une vie paisible et une vie militante mais qu’on peut seulement choisir son combat, quand il ne vous a pas déjà choisi. Comme tous les intellectuels, même les plus éminents, Bourdieu avait, en principe, en tant que dominé chez les dominants et dominant chez les dominés, le choix entre l’un ou l’autre camp. Par inclination anthropologique, en quelque sorte, il avait choisi d’être du côté des plus dominés, quelque nom qu’on leur donne suivant le champ et l’époque considérés : du côté de cette « misère du monde », aux visages innombrables, dont il devait dresser plus tard un saisissant tableau.

Et c’est là sans doute son véritable péché originel, la faute imprescriptible qui lui a valu l’exécration, tantôt déclarée, tantôt déguisée, toujours renouvelée, de tous les hauts clergés, culturels, politiques, médiatiques et autres, qui se disputent le(s) pouvoir(s) en France, dans le cadre de l’ordre établi. Bourdieu, eût-il choisi d’être de leur chapelle et d’utiliser son talent à légitimer leur commune domination, serait devenu prophète en son pays, et pas seulement à l’étranger. L’homme aurait été loué ou décrié pour ce qu’il était réellement, et son œuvre, soumise à la seule critique de la bonne foi et aux règles de la controverse scientifique, n’aurait probablement pas donné lieu à autant de caricatures d’une fielleuse ineptie et de contresens aussi obstinés que dépourvus d’innocence – dont le numéro du Nouvel Observateur qui a suivi sa mort demeurera le venimeux et déshonorant compendium.

Entre neutralité et engagement du savoir

Bien qu’il se soit senti solidaire de l’univers des « stigmatisés sociaux », en quelque sorte ontologiquement et déontologiquement, Bourdieu n’en concluait pas que la logique de la lutte autorisait le chercheur à manquer délibérément au « principe de neutralité axiologique » accepté dans la communauté scientifique et qu’il a lui-même plus d’une fois réaffirmé. Et ce en des termes d’autant plus explicites que, durant toute une époque (pratiquement jusqu’au début des années 1980), l’influence d’un certain marxisme dans les sciences historiques et sociales tendait dangereusement à réduire l’autonomie du travail scientifique par rapport au militantisme politique, au nom par exemple des exigences de la « lutte des classes dans la théorie », comme disaient, entre autres, les althussériens.

Bourdieu n’a jamais souscrit à la distinction entre une science « bourgeoise » et une science « prolétarienne ». Mais il n’entendait pas la notion de « neutralité axiologique » comme une prétention, à la fois irréaliste et un peu niaise, à la décontextualisation de la recherche et à la désincarnation du chercheur. Il n’y avait à ses yeux qu’une bonne ou une mauvaise façon de faire de la science sociale ; et la bonne façon commençait par la réaffirmation que le social peut et doit être objet de science, d’une science « comme les autres », c’est-à-dire aussi soucieuse que les autres de rigueur et d’objectivité. S’opposant en cela à tous ceux – les tenants de la tradition philosophique dominante en particulier – qui s’obstinaient à voir dans l’approche scientifique de l’humain une forme de profanation sacrilège (plus exactement une atteinte à leur monopole) et qui déniaient à la sociologie non seulement la capacité effective mais même le droit de travailler à dégager des lois du mouvement social.

Cette philosophie, toujours vivace, y compris chez certains « sociologues » eux-mêmes, a alimenté le procès permanent intenté à Bourdieu pour avoir élaboré une théorie du social « déterministe », c’est-à-dire liberticide. Accusation sans autre fondement qu’une connaissance lacunaire et une interprétation tendancieuse de son travail. Aux yeux de qui s’est donné la peine de lire vraiment ce qu’il a écrit, cette accusation est à peu près aussi intelligente que si on reprochait à Newton d’avoir attenté à notre liberté de voler en nous révélant que nous sommes soumis aux mêmes lois de la gravitation que de vulgaires cailloux. Une telle accusation, dont le ridicule le dispute à l’odieux, s’agissant de la sociologie bourdieusienne, n’a curieusement jamais été adressée par les gardiens du sérail académique aux théories qui servent à justifier les atteintes aux libertés autrement plus sérieuses qu’engendre continûment le fonctionnement de l’ordre établi. Car si on qualifie de « déterministe » une sociologie qui, en expliquant le social par du social, ne cesse d’affirmer l’arbitraire de toute domination sociale et la possibilité de travailler à s’en libérer, quel qualificatif faudrait-il alors, honnêtement, appliquer à la « science » économique officiellement enseignée qui nous présente les lois de l’économie libérale comme des lois naturelles et intransgressibles ? Mais on n’entend guère de bons apôtres déplorer la dictature – bien réelle celle-là et non pas fantasmée – imposée au genre humain par les « lois du marché » et les « contraintes économiques objectives » des théoriciens du capitalisme.

Bourdieu n’avait pas du champ scientifique une vision plus irénique que celle de n’importe quel autre champ social. Il savait que, non seulement les vérités scientifiques sont un enjeu de luttes internes qui peuvent être féroces, spécialement quand elles touchent à l’explication du social, mais encore que leur établissement apporte, ou retire, par le biais des homologies de structure, de l’eau aux divers moulins de la domination sociale. Il considérait, non sans raison, que notre société de classes est ainsi faite qu’elle ne peut fonctionner qu’en entretenant chez ses agents la méconnaissance de ses mécanismes. Une transparence véritable ne pourrait que compromettre le fonctionnement des dispositifs de reproduction de la domination sociale en conduisant les agents sociaux, pris à leur insu dans ces mécanismes, à remettre éventuellement en question des adhésions d’autant plus sûres et durables qu’elles vont sans dire et sans penser. En éclairant le fonctionnement objectif des rapports sociaux, la sociologie critique contribue, beaucoup mieux que bien des bavardages politiciens, à créer les conditions d’une lutte plus efficace contre les forces de domination qu’elle démasque. La science sociale doit faire la clarté, dire la vérité sur la société et sur les causes réelles des inégalités et de la souffrance sociales, et c’est dans la mesure où elle dit vrai qu’elle peut être utile au combat émancipateur.

Quand ils prennent pour objet les structures de la société, les jugements scientifiques sont inséparablement des jugements de fait et des jugements de valeur. C’est donc en se soumettant le plus scrupuleusement possible au devoir d’objectivité dicté par la moralité scientifique que le savant, en se battant pour imposer symboliquement la vérité du monde social, se donne les meilleures chances d’accomplir en même temps son devoir moral de solidarité avec les opprimés auxquels il apporte des armes de subversion symbolique de l’ordre établi.

Ces armes, il importait à Bourdieu de les disséminer le plus largement possible, par tous les moyens d’expression et de publication, y compris par l’intervention personnelle dans toutes les enceintes et toutes les circonstances où il est question de la vérité du monde social. C’est pourquoi il a consacré une si grande part de son énergie à ces interventions tous azimuts dont le recueil récemment publié nous rappelle la diversité des thèmes abordés, la variété des registres utilisés et la constance des principes défendus [2].

(À suivre…)

Alain Accardo

Première partie d'un texte paru dans la revue Awal, « L’autre Bourdieu » (janvier 2003, n° 27-28) ; édité dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Du même auteur sur le même auteur, lire Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, 2006) ; et de Pierre Bourdieu, lire Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.

Notes

[1] Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.

[2] Lire ibid.