C’est un roman violent, troublant, halluciné et précis comme le sont les hallucinations, d’une beauté triste et convulsive, qui, bizarrement, éveille en nous comme un souvenir perdu. Bizarrement, parce que cette enfance-là est si singulière et bouleversée qu’elle pourrait n’être qu’une expérience particulière. Or, ce qui là agite le lecteur, ce n’est pas l’étrangeté des événements, c’est la force d’une émotion : d’un contact retrouvé avec cette terre engloutie qu’est notre enfance, dans ce qu’elle connut, à sa façon, d’horreur et de déraison. Il importe peu de démêler ce qui a été effectivement vécu par Ballard et ce qui a été inventé. Seule compte la réalité de ce qui est dit. Et la réalité, ce n’est pas forcément ce qui est réellement arrivé. La réalité, c’est ce qui est vrai. Vrai parce que, même sans le savoir, nous aussi l’avons vécu. Vrai, parce que, ce qui se raconte, on le fait sien.

Il serait regrettable de réduire L’Empire du Soleil à un témoignage exceptionnel, magnifiquement exotique. Il serait regrettable d’y lire un fait divers particulièrement frappant. Parce que, si oui, bien sûr, c’est aussi ça, ce roman n’en est pas moins, et avant tout, un roman. C’est-à-dire un monde mental. Et c’est là qu’on retrouve la première information : J.G. Ballard est un grand écrivain de science-fiction. Quel rapport entre cet Empire du Soleil – nourri d’expériences authentiques, sur fond d’histoire tout ce qu’il y a de plus inscrite dans les manuels – et ses précédents ouvrages, qui relèvent apparemment d’un genre abonné aux songes et aux hypothèses ?

Ballard est de passage à Paris. Il parle un anglais Cambridge parfaitement articulé, qui a ce charme à la fois heurté et spectaculaire qui donne à la langue son ironie impérieuse. Les journalistes se succèdent, il n’en perd pas pour autant sa courtoisie, J.G. Ballard est définitivement un homme sympathique. Et qui explique précisément que le rapport entre la science-fiction et L’Empire est simple et évident.

D’abord, de quelle science- fiction s’agit-il ? Toute celle qui s’occupe de l'« outer space », guerre des étoiles et autres galaxies, lui, ça ne l’intéresse pas. On peut même dire que ça l’ennuie profondément. Cette science- fiction-là, qui est ce que ceux qui n’en lisent jamais croient être toute la science-fiction, ce n’est pas son affaire. La sienne, celle qui l’intéresse, celle qu’il a grandement contribué à faire exister, c’est celle qui s’occupe de I’« inner space », de l’espace du dedans, de ce qui se passe en nous. Est-ce qu’on appelle encore ça de la science-fiction ? Pour Ballard, tout dépend de qui il a en face de lui. Si c’est quelqu’un d’hostile, il revendique son appartenance. Sinon, il se contente d’insister sur le fait qu’il écrit de I’« imaginative fiction ». Tout le problème tient évidemment à l’ambiguïté même de la science-fiction. À tel point que, pour certains amateurs qui font dans la simplicité, Ballard ne relève pas du genre.

Pourtant… pourtant, si on considère que la science-fiction zone dans les terrains laissés vagues par le réalisme et la multitude de ses fils plus ou moins déguisés, Ballard et ce qu’on a appelé la « new wave » en sont de magnifiques représentants. Seulement, l’étrange, ce qui vient d’ailleurs, ce n’est pas le flipper cosmique, c’est le flipper mental. C’est tout ce qui est déjà là, et qui est si déroutant qu’on préfère, en général, éviter d’y penser.

Pour Ballard, c’est toute la réalité, ce qu’on appelle réalité, qui est sujet à caution. « Il faut voir le monde comme un roman, savoir le lire, la réalité en soi, ça n'existe pas, c'est comme un rêve, l'écrivain doit saisir ça, la plus grande révolution du siècle, encore plus que le marxisme, c'est la psychanalyse. Ma plus grande influence, ce sont les surréalistes, en particulier les peintres, justement parce qu'ils ont compris que la réalité, c'était tout un mélange d'imaginaire, de sentiments, d'idées… Évidemment, pour vivre, il faut oublier ça. Mais celui qui écrit, il doit écrire la vérité. C'est comme le travail des poètes, aussi. Ça dérange. Comme si on avait à faire cogner les gens contre les angles des meubles. Ils préfèrent généralement éviter. C'est pour ça que, pour moi, science-fiction ou fiction tout court, c'est pareil. Sauf que c'est essentiellement dans la science-fiction que les vrais bouleversements de l'époque, on les retrouve. Le reste est très “bourgeois”. »

Soit : “ boouu-geois », seul mot de français apparemment que Ballard connaisse, et dit avec un soin tout particulier. « Bourgeois », c'est-à-dire qui veut que rien ne bouge. Que tout soit bien clair, repérable, et laisse l'état des choses en ordre. Ce à quoi s’intéresse Ballard, ce n’est ni à la psychologie, même profonde, ni à la sociologie, même précise, c'est à la mythologie. C’est-à-dire aux grandes forces qui s’affrontent, aux puissants désirs bruts, violents, qui ne se soucient pas de composer par bienséance avec les codes en vigueur. Quand Jason est parti à la recherche de la Toison d’or, on n’a pas su grand chose de l'intimité psychique de Jason. Ce qui est important, c’est la quête, ce qui l’a poussé en avant ; ce que la Toison d’or représente, vaste et flou trésor dont chacun sent qu’il y a droit, quel qu’il soit. Et le monde où on vit apparaît à Ballard comme une mine infinie de bizarreries qui font rêver. Tout ce qui est technologie, c’est à la fois du rêve, de la légende et du roman : du téléphone à l’ordinateur. Jason cherche toujours la Toison d’or, mais avec d’autres moyens.

Quand Ballard écrit sur les automobiles, il ne s’occupe pas de décrire le réseau routier ou le fonctionnement du moteur. Il en fait une vision, qui est comme un condensé de certains éléments de la réalité, il en fait un grand mouvement meurtrier, qui n’est certainement pas réaliste, mais est inscrit dans la réalité. Avec Crash !, la voiture et l’automobiliste deviennent un couple monstrueux, effrayant, une mythologie contemporaine. Ce que, donc, ici, on appellera science-fiction. Où l’imaginaire est vérité du monde.

Et alors, quel rapport entre cette revendication à l'œuvre d’un univers à l’intersection des apparences et des émotions, et cette tardive quasi-autobiographie ? Dans L'Empire du Soleil, un enfant se retrouve seul dans une ville en guerre et doit inventer sa survie, quitte à frôler la folie. Il devient un étrange mixte de froideur, de cruauté et de pugnacité. Tout est syncopé, brusque, terrifiant, la ville est un monstre, le temps se convulse, tout est en fièvre et délire. Ce que connaît l’enfant, c’est l'absolue perte de repères et l’obligation absolue d’être vrai : au plus vrai de lui, sous peine de mort. Il n’y a plus de sentimentalité, de douceur, de raisonnement. Il n’y a que le glacis fou qui protège de l’horreur et une curiosité froide qui mène en avant. Ballard a passé trois ans dans un camp de prisonniers japonais. Il avait alors douze ans. À la fin de la guerre, il gagne l’Angleterre avec sa mère, pour entrer dans ce qu’il vivra comme un camp nouveau et insupportable, l’école.

Or, cette incroyable plongée dans un univers réduit à sa nudité, la faim, la maladie, la peur, le goût de la mort, dans une ville grossie à la taille de Léviathan, dans un temps indéfiniment soumis à d’étranges dilatations et contractions, c’est cela qui a nourri ses ouvrages de science-fiction. Cette réalité qui n’est plus qu’ombres et luttes confuses, où les images nées de la fièvre ne sont pas plus déroutantes que les événements objectifs, c’est de cela qu’il tirera ses romans. Tout est né d’abord de cet enfant saisi par la démence de l’histoire. C’est normal que Ballard s’agace légèrement si on lui demande pourquoi il en revient désormais à une littérature plus « traditionnelle ».

Parce qu’elle n’a rien de traditionnel. Elle s'aventure, comme sa SF, là où l’individu doit se battre avec des fantômes : les siens, et ceux de son temps. Il n’a pas écrit un joli roman rassurant, clair, héroïque. Tout y est brutal, affolant, éperdu, et le jeune Shanghai Jim n’a rien d’un gentil garçon, il est, comme sa ville, et au sens fort du terme, terrible. Proche de la mort, dépouillé jusqu’à l’os de toute sentimentalité, impressionnant.

Quand il s’ouvrira à la compassion, il manquera en mourir, car quand règne la folie il faut être fou pour survivre. La tendresse est un luxe qui affaiblit. Ballard, qui vient d’écrire ce livre si noir, flamboyant, à plus de cinquante ans, explique pourquoi il a fallu si longtemps, « peut-être attendre que mes enfants soient devenus grands. Pour les protéger, j'ai dû mettre dix ans pour oublier, et puis vingt ans pour me rappeler. Je ne pouvais pas garder ces souvenirs en élevant mes enfants ». C’est toujours le risque, quand on écrit pour dire la vérité et que la vérité n’a rien à voir avec la morale en cours. Ça blesse. Ballard n’est pas exactement un sentimental.

Maintenant, il reste à savoir qui tournera L'Empire du Soleil, dont les droits ont été achetés par les Américains, ce qui réjouit Ballard, ravagé de cinéma, du plus populaire au plus « arty » et ce qui l’inquiète, car s’il est tourné à l’américaine, il risque d’y avoir une belle histoire d’amour, des viols, et toutes ces petites choses excitantes qui corrigeraient l’âpreté impitoyable du roman. Il aimerait, lui, qu’un Japonais le réalise. « Vous avez vu Onibaba ? Un chef-d'œuvre. » Ballard est un romancier épique, Dallas, ce n’est pas son fort [1]. Mais, même sans idylle, il faudra au cinéaste une belle intrépidité pour évoquer cette obscurité éclatante, cette durée trouée, le grand frémissement de folie qui saccadent et organisent le roman. Pour lui laisser son mystère peuplé de no man’s land. Et ne pas faire un beau petit récit bien propre de ce qui est secousses et cauchemar.

Ballard va repartir vers l’Angleterre, où il vit quasi à la campagne, pour se remettre au travail, « tous les jours, très régulièrement. Je n'ai pas de plan, je me fie à mes obsessions, c'est tout. Évidemment, je les “arrange”, je ne suis pas fou, donc je dois me débrouiller pour les partager, pour construire un pont qui permette aux lecteurs de faire la moitié du chemin. Non, l'Angleterre n'est pas intéressante, on s'y ennuie beaucoup, les écrivains, pour la plupart, continuent à écrire comme Jane Austen, c'est très bien, Jane Austen, mais c'était il y a longtemps, les seuls écrivains avec lesquels j'ai des affinités, exceptés ceux de SF, ce sont ceux qui ont vécu à l'étranger, l'Angleterre est une île, vraiment une île. J'aime beaucoup Durrell, Burgess, ils se sont ouverts à d'autres mondes, et Greene, je l'ai vu une fois à Antibes, sur le trottoir d'en face, je l'admire beaucoup, je n'ai pas osé traverser. Sinon, on s'ennuie. C'est plus intéressant ici, en France, vous avez eu les existentialistes, c'était très important, et puis les structuralistes, c'est peut-être fini, mais quand même. »

L’interview se termine, ça ne fait rien, on est content. Parce que rencontrer un écrivain qui fixe l’élan de nos peurs, de nos désirs, de nos contradictions, ça fait du bien. Parce que rencontrer quelqu’un qui trouve qu'on vit un temps fantastique, et qui s’emploie à en faire vibrer les fantastiques dissonances, c’est gai.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 17 mai 1985, p 52.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] Succès planétaire devenu un véritable phénomène social, Dallas est un feuilleton télévisé étasunien en trois-cent cinquante épisodes, diffusés entre 1978 et 1991. ndlr