À chaque fois qu’un gouvernement entreprend de « réformer », le bataillon des éditorialistes se range au garde-à-vous derrière les artisans de la réforme. A fortiori lorsque celle-ci est libérale. Les exemples sont légion : réforme de la sécurité sociale de 1995, réformes des retraites en 2003 et en 2007 et, plus récemment, réforme du code du travail en 2016. Le temps passe mais les épisodes se ressemblent : les commentateurs se font tour à tour défenseurs de la « réforme » et arbitres du « dialogue social ».

« On a besoin de cette réforme ! »

En pleine période de grève à la SNCF, la présentatrice du journal télévisé de 13 heures sur France 2 pose (sous forme d’une affirmation) la question suivante à son invité : « Alors, on comprend par exemple que, pour un conducteur de train à vapeur, il y a quelques décennies, la pénibilité du travail était effective, mais aujourd’hui, un conducteur de TGV, on ne peut pas dire que ce soit terriblement pénible. »

Deux jours plus tard, même heure, la même au même endroit va justifier son point de vue : « Dans son discours hier, le président de la République s’est interrogé sur l’injustice qui pouvait exister entre des métiers à forte pénibilité. Nous avons choisi de vous présenter deux exemples. Celui d’un ancien conducteur de train de la SNCF face à un retraité du bâtiment. » Un travail journalistique exemplaire d’objectivité, qui consiste à s’appuyer sur les arguments du président pour dénigrer une catégorie professionnelle en l’opposant à une autre.

Un procédé que la présentatrice utilisera à nouveau une semaine plus tard : « Voyons concrètement les inégalités que le système a créées sur le terrain, avec plusieurs chauffeurs, de la RATP et d’entreprises privées ». Les reportages, qui se concluent implicitement par la nécessité d’une harmonisation des régimes de retraites, sont typiques de l’adhésion des médias dominants aux réformes. Réformes forcément « nécessaires » et « urgentes » car « modernes » et « justes ». Réformes qui consistent à toujours s’aligner sur le moins-disant social mais qui ne constitueraient en rien des régressions sociales puisqu’elles viseraient à abolir les privilèges d’un autre âge – en l'occurrence celui des cheminots.

Cet exemple date de… septembre 2007. Et si l’intervieweuse de l’époque, Élise Lucet, a laissé son siège au 13 heures à d’autres, rien n’a changé dix années plus tard [1].

En effet, comme nous l’avons relevé à plusieurs reprises, les médias accompagnent (ou soutiennent) la réforme actuelle de la SNCF [2]. S’il existe quelques nuances, force est de constater que les voix dissidentes se font rares, surtout dans l’orchestre des éditorialistes et chroniqueurs. Il suffit par exemple de regarder des épisodes de « 24 heures Pujadas » sur LCI ou de « C dans l’air » sur France 5 pour s’en convaincre.

Le 4 avril 2018, sur BFM-TV aussi on appuie la réforme. Dans un débat qui n’en est pas un, tout le monde est d’accord, ainsi que le souligne Franz-Olivier Giesbert : « Dans ce débat, on ne peut pas discuter parce que de toutes façons, on est d’accord. » Et, en effet, pour Philippe Val, comme pour les autres éditocrates invités : « On a besoin de cette réforme ! » Car « il faut rendre le système un peu plus performant », surenchérit Giesbert. Ce sera d’ailleurs le leitmotiv des commentateurs. Sur BFM Business, Nicolas Doze explique quant à lui doctement que la réforme sert à « faire de la SNCF une entreprise normale, afin qu’elle puisse vivre dans un monde normal de concurrence ». De là à dire que la concurrence est naturelle, il n’y a qu’un pas…

Sur Libération le 22 mars, pour l’infatigable Alain Duhamel, la réforme de la SNCF est inéluctable : « Qu’une profonde réforme de la SNCF soit nécessaire, il est difficile de le nier : un endettement gigantesque, ingérable, une ouverture à la concurrence inéluctable et toute proche, un réseau ferré en état déplorable, les voies secondaires ayant été sacrifiées au tout TGV, des retards et des défaillances de plus en plus sensibles, un statut des cheminots aux particularités coûteuses, tout cela s’appelle bel et bien une crise. »

La réforme est aussi approuvée (et soutenue), le 16 mars dans le Figaro, par le directeur des pages économie, Gaëtan de Capele : « Lorsque des sommes astronomiques deviennent nécessaires pour entretenir un système d’un autre temps, ce n’est plus acceptable. C’est tout l’enjeu de la bataille pour réformer la SNCF. » Puis le 3 avril, dans un savoureux éditorial intitulé « Tenir », Yves Thréard somme le président et son gouvernement de ne rien lâcher : « S’ils cèdent, ils pourront dire adieu, ou presque, au train de réformes qu’ils entendent conduire sur d’autres fronts. […] Ils n’ont donc pas d’autre choix que de tenir. […] S’il ne le franchit pas, il restera durablement immobile, sur une voie de garage. » Et de conclure : « Avec la réforme de la SNCF, notre pays est à un tournant. »

Cette convergence éditoriale au service de la réforme gouvernementale se double d’une attaque en règle contre les grévistes de la SNCF et la CGT en particulier. Par exemple le 1er avril, lorsque Jean Quatremer, manie sans peur et sans reproche l’outrance sur Twitter : « Quand la France va mieux, comptons sur les salariés de la SNCF pour la plomber à nouveau. Les grèves de 1995 ont fait prendre 20 ans de retard au pays, ça serait dommage de ne pas recommencer. »

Dans Le Point du même jour, Pierre-Antoine Delhommais développe une thèse originale ; à savoir que « les cheminots sont moins des privilégiés que des rentiers » – autrement dit, « des individus occupant en toute légalité des positions leur permettant d’avoir des revenus supérieurs à la valeur de leur travail ». Tout en finesse, le chroniqueur insiste (et amalgame) : « La concurrence et la réforme sont les ennemies de longue date des ultraconservateurs dans l’âme que sont les rentiers, que ces derniers soient rentiers de la terre, des emprunts d’État ou rentiers du rail. » Quant aux rentiers de la presse, profitant des aides publiques qui maintiennent artificiellement à flot les titres qui les font vivre [3], Pierre-Antoine Delhommais n’a pas un mot pour eux…

Encore plus accablé dans Les Échos du 23 mars, Éric Le Boucher va dans le même sens : « Si la CGT reste dans la résistance, elle mourra avec la SNCF et elle ne répondra pas à l’exigence d’efficacité des Français. » Interprète des exigences des Français, conseil en stratégie pour la CGT, prophète de l’avenir de la SNCF, les talents d’Éric Le Boucher sont multiples.

Pour Christophe Barbier, sur BFM-TV le 2 avril, il ne faut pas entendre les revendications des cheminots : « Parce qu’ils se trompent, et puis parce que certains de leurs leaders mentent : il n’y aura pas de privatisation de la SNCF ! » Insistant sur la « mauvaise foi des cheminots », il assène qu’« il n’y a pas de quoi mettre en grève le pays ». Franz-Olivier Giesbert ne dit pas autre chose quatre jours plus tard sur la même chaîne : « Ce qui est intéressant, c’est la désinformation. La CGT y va. Les fake news, c’est incroyable ! Ils [le gouvernement] vont privatiser ? Le texte dit le contraire. »

Pourtant, Nicolas Doze sur BFM Business le 4 avril, qu’on ne peut pas soupçonner de complaisance à l’égard de la CGT, nuance l’acharnement des duettistes : « Il faut être honnête, si dans dix ans un exécutif décide dans la loi que le capital de la SNCF peut être dilué par augmentation de capital comme on a fait pour EDF, il y a moyen. Il y a des techniques si on veut vraiment ouvrir le capital. [4]. » Tout comme il y a des techniques journalistiques si on veut vraiment aider le gouvernement à plaider pour une réforme et discréditer les syndicats qui s’y opposent.

« Un problème de méthode »

Le discours est toujours le même chez nos éditocrates : « Si la réforme est indispensable et qu’il n’existe pas d’autre réforme que la réforme, seule importe la “méthode” [5]. » Et les débats tourneront autour de la « méthode », des « négociations », du « dialogue social », de la « pédagogie »...

« La méthode Macron en zone de turbulences », commente par exemple Dominique Garraud dans La Charente libre le 19 mars 2018. Dans le même esprit, l’éditorial d’Aujourd’hui en France du 3 avril, intitulé « Expliquer et convaincre », montre que l’un « des défis pour le gouvernement sera de conserver ce soutien [de l’opinion publique]. En expliquant clairement en quoi la mise en concurrence de la SNCF, rendue obligatoire par l’Union européenne, garantira un meilleur service aux usagers »…

Au départ, les éditorialistes qui soutiennent la réforme sont séduits par la méthode. Ainsi, Gaëtan de Capèle encourage le gouvernement dans Le Figaro du 28 février : « Si la colère gronde aujourd’hui chez les syndicats, c’est que la méthode du gouvernement Philippe rompt avec cette défausse institutionnalisée. Pour la première fois depuis bien longtemps, le politique reprend la main et tranche. » Et d’ajouter : « Pour les réformes, tant de fois repoussées, c’est maintenant ou jamais. »

Mais attention, si la réforme est forcément bonne, il importe de l’expliquer. Le 30 mars dans Les Échos, Éric Le Boucher s’inquiète : « S’il mène ses réformes à grand train, le président peine à inscrire sa “révolution” dans les têtes. Ce trou entre l’action et l’explication risque, à terme, de lui jouer des tours. […] Faute d’avoir trouvé l’explicabilité de son action, Emmanuel Macron va subir des bourrasques. »

Même son de cloche pour Dominique Seux, le 29 mars sur France Inter : « Le gouvernement a lui aussi un problème. Il n’a pas encore réussi à montrer en quoi sa réforme va apporter quelque chose aux voyageurs, sur la qualité de service, la ponctualité et les matériels. » Et dans Ouest-France, le 14 avril, sous la plume de François-Xavier Lefranc : « Le président de la République s’est engagé sur la reprise par l’État d’une partie de la dette. […] Là aussi, la dimension pédagogique du discours présidentiel devenait plus que nécessaire. »

Dans sa chronique fortement alambiquée du 4 avril sur France Inter, Thomas Legrand attend plus d’écoute : « Imaginez l’état d’esprit d’un macroniste ancien électeur du PS. […] Ce n’est pas la réforme de la SNCF en elle-même qui lui pose problème mais bien la façon dont elle est défendue ! […] C’est étrange mais cette grande réforme structurelle est menée à l’ancienne, réactivant, par là même, des attitudes syndicales aussi à l’ancienne. Le gouvernement n’a pas écouté l’UNSA et la CFDT. […] Le tout donne une teinte autoritaire à une réforme, en réalité, équilibrée. »

La veille sur France 5, l’émission de « C dans l’air » donne le parfait exemple du débat qui anime les commentateurs : en réunissant quatre invités favorables au libéralisme économique (Christophe Barbier, Raymond Soubie, Brice Teinturier et Fanny Guinochet – journaliste à L’Opinion), l’objectif n’est pas de discuter de la réforme, puisque tout le monde est d’accord, mais bien de la façon (la méthode, donc) de la faire passer.

Les 11 avril dans Le Figaro, François Lenglet résume l’inquiétude des éditocrates : « Si la finalité de la réforme [de la SNCF] est bonne et sa nécessité non contestable, il demeure donc un problème de méthode. »

Au cas où l'on n'avait pas bien compris…

On le voit, on le sait, les éditocrates orchestrent les débats et se posent en « gardiens du consensus ». Si la réforme de la SNCF est forcément « nécessaire » assènent-ils, elle doit être expliquée. Et bien expliquée, pour mieux passer. Sinon le risque est d’échouer et de renoncer, comme met en garde Christophe Barbier, le 3 avril sur BFM-TV : « Si le gouvernement reculait, Édouard Philippe perdrait toute crédibilité, et Emmanuel Macron perdrait une bonne part de son autorité. » Heureusement pour eux – et tant pis pour le débat public –, quand les éditocrates radotent, plastronnent et prescrivent, ils ne perdent jamais leur magistère !

Mathias Reymond

Texte initialement paru sur Acrimed, le 17 avril 2018, sous le titre « Réforme de la SNCF : les gardiens du consensus sont de retour ».

Du même auteur, à paraître aux éditions Agone : « Au nom de la démocratie, votez bien ! » Retour sur le traitement médiatique des élections présidentielles de 2002 et 2017.

Notes

[1] Ce passage est extrait de Mathias Reymond, « Régimes spéciaux : le retour des gardiens du consensus », Acrimed, 26 septembre 2007.

[2] Lire notre rubrique consacrée au traitement de « la réforme 2018 » : Acrimed, « Réforme de la SNCF et mobilisations sociales (2018)... énième retour des chiens de garde ».

[3] Lire Sébastien Fontenelle, « Aides à la presse, un scandale qui dure », Le Monde diplomatique, novembre 2014.

[4] Des techniques qui ne pourraient être mises en œuvre sous le statut actuel d’EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial)…

[5] Lire Henri Maler et Mathias Reymond, Médias et mobilisations sociales, Acrimed-Syllepse, 2007, p. 28