Cette vision invite ceux qui la prennent au sérieux à se montrer conséquents et à choisir leur bord. Elle met en évidence l’inconscience (dans le meilleur des cas) ou la tartuferie et le cynisme (dans le pire) de ceux qui croient, ou font semblant de croire, que leur travail, leurs études, leurs loisirs, leurs amours, leurs plaisirs et leurs peines n’ont rien à voir avec les rapports de domination qui font le tissu de notre vie sociale.

Quelques raisons d’une mauvaise réception

La lunette que Bourdieu applique à l’observation du monde social fait apparaître des aspects ignorés de son mouvement. Elle montre non pas qu’il s’agit d’un monde de luttes incessantes où le bonheur des uns se bâtit sur le malheur des autres. Cela, on le savait bien avant lui et il n’a – pas plus que Marx d’ailleurs – inventé la lutte des classes. Mais il a mis en lumière, à la différence de la vulgate marxiste, enfermée dans une conception économiste de la lutte, le fait que cette lutte se déroule à des niveaux et sous des formes multiples et inattendues, y compris sous la forme transfigurée qu’elle revêt dans toutes les manifestations de la violence symbolique, violence paradoxale qui consiste à illusionner le dominé, à provoquer en lui le désir d’entrer dans le jeu d’une domination parée de séduction et qui, par le biais de cette soumission connivente, donne aux rapports de domination la légitimité sans laquelle ils ne seraient que d’insupportables rapports de force.

L’apport peut-être le plus important de Bourdieu à la connaissance du monde social, c’est précisément d’avoir montré que la logique de la domination innerve toutes les parties du corps social, en irrigue toutes les composantes et en imprègne toutes les structures à tous les niveaux, selon des modalités, des formes et des registres qui varient d’après le degré d’autonomie historiquement atteint par le champ considéré. De sorte qu’il n’y a en définitive rien de neutre en soi, rien d’inutile, rien d’indifférent, rien d’étranger à l’accomplissement de cette logique capable de faire flèche de tout bois ; et que c’est justement le travail de la science sociale d’analyser par quels canaux circule cette logique, par quelles médiations spécifiques elle s’accomplit à un moment donné dans un champ donné.

On conçoit le dépit ou le désarroi de tous ceux qui doivent la parcelle de pouvoir qu’ils détiennent, et les profits qui vont avec, à leurs investissements dans des champs sociaux (tout spécialement ceux qui fonctionnent au capital culturel) où les hiérarchies sont traditionnellement censées s’établir sur les seuls mérites personnels et sur les seules qualités intrinsèques de l’individu, sans qu’on s’interroge jamais sur l’origine de ces mérites, sur les conditions sociales d’acquisition et d’opération de ces qualités et charismes ou sur l’adéquation entre les structures internes de la subjectivité et les structures objectives externes.

Les enquêtes et analyses de Bourdieu ont fait, par leur rigueur et leur minutie, voler en éclats le mythe de la démocratie culturelle (scolaire en particulier) et corollairement de l’innocence, de l’impeccabilité, du désintéressement et de l’indépendance des dominants du monde symbolique (des intellectuels spécialement). Ce travail lui a valu la reconnaissance de tous ceux auxquels il a fourni les instruments de pensée nécessaires pour déniaiser leur vision du monde en « défatalisant » et « dénaturalisant » les faits de domination. Mais en même temps il s’est attiré, non seulement le ressentiment inextinguible qui attend tout fauteur de désenchantement, mais encore la haine de ceux que le dévoilement de leurs compromissions et arrangements avec le système empêche de continuer à jouer leurs petits jeux en toute bonne foi et en toute bonne conscience. La mise en demeure morale contenue implicitement dans l’analyse bourdieusienne oblige chacun à assumer ses solidarités.

Certains s’en tirent en revendiquant cyniquement leur adhésion à l’ordre établi. Quelques-uns font amende honorable. D’autres, plus habiles apparemment, s’efforcent d’invalider l’analyse elle-même – « Bourdieu ne nous apprend rien » – en insistant sur ses défauts théoriques. Comme s’ils ignoraient que le propre de toutes les grandes théories scientifiques, ce n’est pas de chercher à mettre un point final au progrès des connaissances mais au contraire de contribuer à celui-ci, à la fois par le surcroît de savoir qu’elles proposent et par les limites, les approximations et les lacunes de ce savoir.

On n’invalidera pas la théorie bourdieusienne de la domination sociale en montant en épingle les insuffisances éventuelles de son appareil conceptuel ; et je ne parle là que des critiques les plus sérieuses, les mieux fondées, celles qui reposent sur une connaissance et une compréhension effectives de ce que Bourdieu a vraiment dit, critiques dont il a lui-même su tirer parti à l’occasion quand il ne leur avait pas répondu par avance. On pourra sans doute – certains travaux sociologiques s’y sont employés intelligemment – l’affiner, l’enrichir, voire la corriger sur tel ou tel point, mais on ne la rendra pas caduque tant que la réalité dont elle parle continuera à la nourrir et à la vérifier massivement.

Ainsi a-t-on insisté – ce n’est qu’un exemple, mais instructif – sur le fait que la logique de la domination n’est pas seule à gouverner les rapports entre agents sociaux ; que ceux-ci peuvent interagir autrement que par volonté de puissance et par intérêt, et qu’ils peuvent être mus par l’amitié ou par la compassion, entre autres ressorts. Il est peu vraisemblable qu’aucun bon observateur du social ait jamais laissé échapper cette donnée d’expérience immédiate. Il est néanmoins permis de faire observer que c’est une chose d’enregistrer empiriquement des manifestations altruistes d’amour et de compassion, et que c’en est une autre de faire l’hypothèse théorique qu’il s’agit là de sentiments à l’état pur, en quelque sorte, par essence incompatibles avec une stratégie de pouvoir.

Il convient d’abord de ne pas perdre de vue la genèse sociale de notre psychologie personnelle. Ensuite, rien ne prouve que ces sentiments ne puissent jamais se fondre, comme ingrédients parmi d’autres, dans la mixture complexe et trouble de la libido dominandi, alimentée par la compétition sociale. Chacun sait d’ailleurs par expérience personnelle que les sentiments d’amitié les plus vifs n’excluent pas forcément l’émulation, la concurrence et le calcul. Il y a pour le moins, semble-t-il, des sentiments « impurs », des démarches hybrides. Qui donc peut se flatter de détenir la pierre de touche permettant de distinguer à coup sûr le métal rare et précieux d’un amour sans mélange de l’alliage plus grossier d’un « intérêt pour » et d’un « intérêt à » ?

Mais, à supposer que cette hypothèse angéliste soit pleinement justifiée, on ne voit pas en quoi elle permettrait de récuser la théorie bourdieusienne pour le motif que celle-ci verrait partout des rapports de domination. Tout au plus permettrait-elle d’affirmer que – dans un océan de domination multiforme (économique, politique, militaire, idéologique, culturelle, sexuelle) – il est possible de rencontrer, dans certaines conditions particulières, des îlots préservés où les relations humaines obéissent localement à la logique du bon Samaritain (ou à tout autre principe de rationalité sectorielle) dont il convient alors d’expliquer l’émergence et l’efficacité. Car enfin, prétendre que, dans le monde qui est le nôtre, les rapports sociaux, sur le plan national ou sur le plan international, pourraient fonctionner à l’oblation ou à la compassion pures, ce serait prendre ses désirs – au demeurant très honorables – pour des réalités.

Les affinités électives et les effets de compassion ont besoin, on l’a souvent noté, de la relation face à face, cœur à cœur, dans l’entrecroisement physique et momentané des regards qui se cherchent et des mains qui se tendent. Les effets de domination ont la puissance et la durée des structures anonymes et des institutions impersonnelles dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne fonctionnent pas de façon prévalente à la compassion.

Il y a peu de temps encore, un membre éminent de la noblesse d’État française, placé à la tête du Fonds monétaire international (FMI), professait publiquement sa foi religieuse et son attachement profond, y compris dans l’exercice de ses fonctions directoriales, aux valeurs de respect de la personne humaine et d’amour du prochain. Profession de foi de nature à laisser perplexe quiconque sait combien les oukases financiers du FMI entraînent de souffrances indignes pour les populations des pays pauvres.

De même, toute la charité chrétienne de tous les patrons de France et de leurs cadres supérieurs ne relâche malheureusement pas d’un millimètre le garrot de l’exploitation à outrance du travail précaire. Rentabilité économique oblige et business is business. Tout l’humanisme probable d’un Premier ministre « socialiste » ne l’empêche pas de justifier l’inertie de l’État devant les ravages humains des plans sociaux. Apparemment, si « l’État ne peut pas tout faire », certains États dans l’État peuvent, eux, tout se permettre. De même, toute la compassion sincère que les enseignants peuvent éprouver pour les plus déshérités de leurs élèves n’empêche pas l’échec scolaire de frapper massivement les enfants des classes populaires, ni les grandes écoles et les pépinières du pouvoir de rester la chasse gardée des héritiers. Surprenant de voir avec quelle constance l’esprit, qui est pourtant censé souffler où il veut, souffle dans la direction des groupes les plus distingués culturellement ! De même aussi que toute l’amitié proclamée des partis de la « gauche plurielle » pour les petites gens des banlieues ne les a pas empêchés de participer à l’instrumentalisation et même à l’ethnicisation de la question de l’« insécurité » à des fins électoralistes. Intéressant effet de la délégation politique. On pourrait multiplier les exemples empruntés aux domaines les plus divers : la puissance explicative de l’analyse bourdieusienne demeure, en tout état de cause, sur tous les terrains, largement supérieure aux théories concurrentes, si tant est qu’on puisse à l’heure actuelle lui opposer, en sciences sociales, des théories de même envergure et de portée sociale comparable.

Le point aveugle des classes moyennes cultivées

En fait, dans l’état actuel du champ sociologique en France, il semblerait que la supériorité théorique de la sociologie bourdieusienne ne soit plus perçue que par des sociologues encore capables d’une vision critique des rapports sociaux, c’est-à-dire des gens qui – tout en étant en mesure d’expliquer rationnellement comment il se fait que ces rapports soient ce qu’ils sont, en engendrant tant de souffrances pour tant d’humains dont ils broient matériellement et moralement l’existence – ne trouvent pas normal qu’il en soit ainsi et ne se croient pas tenus, au nom d’un commode devoir de « neutralité », de se taire. Des gens aussi qui, sans nier la réalité du processus d’« individualisation » à l’œuvre dans notre société – et censé aller dans le sens de l’émergence d’un « sujet » plus libre, plus intelligent, plus créateur, aux dires de ses partisans (proclamés ou tacites) –, ne surestiment pas l’ampleur de ce processus et pensent qu’il est abusif d’universaliser un modèle qui n’est finalement que la théorisation savante du mode de vie hédoniste et du « rêve de vol social » d’une upper middle class occidentale que sa griserie narcissique empêche de voir de quel prix le reste de l’humanité paie les privilèges dont elle jouit. Qu’est-ce qui permet de généraliser à l’ensemble de la société humaine un constat valable à la rigueur pour sa fraction minoritaire, celle qui a réussi historiquement, en recourant le plus souvent à une violence barbare, à concentrer à son bénéfice et au détriment des autres populations l’essentiel des ressources de la planète dont elle a tiré et tire toujours les nombreux avantages lui permettant de desserrer l’étau de la nécessité économique et de s’encoconner bourgeoisement ?

Pourquoi les sociologues, qui interprètent avec tant de subtile « compréhension » les moindres fluctuations de la subjectivité individuelle comme des expressions de sa liberté et de sa créativité, sont-ils si peu loquaces sur la formidable entreprise de conditionnement et de manipulation de l’entendement et de la sensibilité poursuivie par le marketing commercial, politique et idéologique qui tend à transformer des millions d’« individus » – y compris en leur prêchant une « rébellion » sans conséquence, singulièrement dans nos petites bourgeoisies avides de distinction et de reconnaissance sociale – en marionnettes de la machine capitaliste à exacerber et exploiter les désirs solvables ?

Qu’on nous explique en même temps comment il se fait qu’à l’intérieur même de notre société prétendument si propice à la « libération », si favorable à l’initiative, à la création, à l’épanouissement du moi individuel, il y ait tellement, et de plus en plus, de malheureux laissés pour compte, dont l’existence personnelle est implacablement vouée à la précarité et au naufrage. Que les experts en profitent pour nous dire en vertu de quelle logique indiscutable la promotion de l’individu-roi doit nécessairement s’accompagner du démantèlement des dispositifs de protection et de solidarité collectifs, et du retrait de l’État social. De telles questions seraient-elles triviales, ou indécentes, ou caduques pour la nouvelle sociologie « postbourdieusienne » et les penseurs de la modernité ?

Parce qu’à ses yeux la cause fondamentale des misères humaines résidait dans les rapports de domination, Bourdieu considérait que le travail essentiel de la sociologie était de se livrer à l’analyse des mécanismes de toute nature qui assurent l’accomplissement des rapports de domination sous toutes leurs formes. Comme il aimait à le répéter, s’agissant de la vérité sur le monde social, sa seule « énonciation » équivaut à une « dénonciation » de ce que l’ordre social considéré peut receler d’arbitraire, d’inique et de meurtrier.

On conçoit que les dominants, leurs auxiliaires et leurs clientèles n’aiment pas beaucoup cette sociologie-là. Ils préfèrent évidemment la sociologie académique, de bon ton et de bonne compagnie, qui s’est épanouie dans nombre d’universités où elle sert principalement à faire des carrières de sociologues formant des docteurs s’employant à devenir des mandarins qui rêvent – comble de l’accomplissement personnel ! – d’être appelés à conseiller le Prince. Comme tous ses homologues, le clergé universitaire, né de l’institutionnalisation et de la bureaucratisation du champ, n’a eu de cesse – à quelques exceptions notables près – d’évacuer la part originelle de message prophétique et subversif de la science sociale au profit d’un discours d’orthodoxie lénifiant, aussi mortellement ennuyeux qu’alambiqué et euphémisant, mais favorablement accueilli par les puissances sociales établies qui n’ont strictement rien à en redouter.

Bourdieu n’appréciait que très modérément cette sociologie institutionnalisée, obligée de renier sa charge politique pour accéder à la considération universitaire, dont il lui est arrivé de dire, sous forme de boutade un peu cruelle, qu’elle était caractérisée par « le couple de la cuistrerie et de la mondanité, de la thèse et de la foutaise ». La sociologie universitaire ne trouvait grâce à ses yeux qu’autant que ses adeptes se montraient capables d’utiliser sa relative autonomie épistémologique pour contourner la demande officielle et produire une vérité qu’on ne leur demandait pas. Aussi n’avait-il pas la moindre considération pour les sociologues « jaunes », Diafoirus prétentieux qui, appelés par les décideurs publics et privés au chevet d’un corps social gangrené par les injustices, passent leur temps à préconiser doctement l’administration de cachets d’aspirine au malade. Il était convaincu que, si la sociologie n’était qu’une activité de sociologues destinée à entretenir la production et l’échange circulaire d’un discours d’institution, « elle ne mériterait pas une heure de peine ».

Force et faiblesse des idées vraies

On pourrait penser que son insistance à fixer à la sociologie la mission de mener un combat libérateur, en mettant en évidence les mécanismes cachés de la domination, s’inscrivait dans la tradition intellectualiste des Lumières. En fait, Bourdieu était bien un rationaliste, mais plutôt à la façon de Pascal que de Descartes ou Spinoza.

S’il était convaincu que la production par la science sociale d’une connaissance vraie des rapports sociaux était une condition préalable, nécessaire à la libération des dominés, Bourdieu n’y voyait pas une condition suffisante et ne considérait pas que la clarté jetée dans l’entendement entraînait ipso facto la mobilisation des énergies dans l’action. Bien que certaines de ses formulations aient pu donner parfois l’impression qu’il prêtait aux idées vraies une force révolutionnaire, il ne croyait pas que les idées étaient dotées d’une efficacité intrinsèque ni qu’un jugement éclairé était la garantie d’une action juste. Pour cette raison fondamentale que l’idée vraie est appréhendée non pas par un entendement pur mais par un habitus incorporé, à la fois cognitif et affectif, dont les inclinations invétérées et les intérêts inviscérés présentent une inertie plus ou moins difficile à surmonter. En bon pascalien, Bourdieu tendait à penser de plus en plus qu’il faut, pour se convertir, c’est-à-dire en l’occurrence pour s’arracher à l’ordre établi et se battre, non seulement avoir une idée vraie de la situation dans laquelle on se trouve, mais encore avoir la « volonté de croire » et d’agir en conséquence. Et peut-être est-il plus difficile encore de susciter celle-ci que de répandre celle-là.

Quoi qu’il en soit des difficultés de la lutte, la réalité ne nous laisse pas d’autre alternative que de refuser la logique des rapports de domination ou de contribuer, ne serait-ce que passivement, à son accomplissement. Quelle que soit l’inertie du système, en nous et autour de nous, elle ne peut empêcher qu’il y ait de la lutte, et comme Bourdieu avait coutume de le dire : « Là où il y a de la lutte, il y a de l’espoir. »

Alors, gardons cette espérance et luttons, c’est le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.

Alain Accardo

Deuxième partie d'un texte paru dans la revue Awal, « L’autre Bourdieu » (janvier 2003, n° 27-28) ; édité dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, 2011.

Du même auteur sur le même auteur, lire Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, 2006) ; et de Pierre Bourdieu, lire Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002.