On a longtemps appelé les premiers des romans d’évasion, les seconds font fureur aujourd’hui, du roman historique à la fiction, comme on dit, soigneusement documentée, du livre qui pense, nourri d’aphorismes et de considérations définitives, à l’autobiographie plus ou moins dissimulée ; et puis, il y a ceux qui ne vous chargent d’aucune connaissance directement réinjectable, qui n’ont même pas l’élégance de vous raconter une petite histoire sans conséquence, ceux qui se contentent de vous rappeler que vous êtes en vie et que ça ne va pas de soi.

L'Herbe de fer, de William Kennedy, fait ainsi partie de ces romans qui installent en nous le beau silence de l’étonnement : devant l’étrangeté brillante, terrible, d’une vie d’homme. Pourtant, c’est là un récit qu’on croirait presque familier que celui de ces quelques jours dans la vie de Francis Phelan, clochard et alcoolique, Irlandais rapide à la bagarre et beau parleur, qui navigue d'asile de nuits en petits boulots, dans sa ville, Albany.

Seulement, ce n’est pas un vagabondage réaliste dans les bas-fonds que nous propose L’Herbe de fer, ce n’est pas davantage une tranche de vie exotique, encore moins un tableau pathétique des dures conditions d’existence des exclus de la société. Car Francis et sa bande, son pote Rudy, l’idiot, sa compagne Helen, la belle dame qui savait chanter, tous ses camarades de malheur, putes, voyous, voleurs, tous sont obligés, de jour en jour, de se demander pourquoi ils continuent comme ça ; pourquoi ils ne se suicident pas en se jetant en haut du pont, ou peut-être même pourquoi ils ne changent pas. Ils ont toujours faim, froid, soif. Parce que leur survie est cousue à leur mort, ces « misérables » sont sommés de se donner un sens ou d’en finir. Autant dire que ce n’est pas là un roman sentimental mais un roman tragique : car celui qui doit sans cesse décider d'arrêter là son histoire ou de la poursuivre a rendez-vous avec les dieux. Les dieux, ce sont les forces qui vous font boire, ou bagarrer, ou tout arrêter pour prendre un travail et redevenir sérieux. Ce sont les forces mystérieuses qui vous ont fait agir ainsi et pas autrement, qui vous donnent de l’affection, de l’émotion, de la nostalgie.

Francis, qui, une fois de plus, ne touche plus à la bouteille et s’est fait embaucher pour la journée, prend le temps de rencontrer les siens. Et ce sont tout d’abord ses fantômes ; ses parents, le fils qu’il a laissé tomber nourrisson, et qui est mort, Francis les retrouve, au cimetière où ils sont enterrés, et parle avec eux, et c’est désormais tout son passé qu’il va devoir regarder, toutes ses erreurs, tous ses bonheurs, Francis salue ses morts et se remet à boire. Il est d’accord pour expier, expier tout ce qu’il a fait de mal, mais il ne peut pas s’empêcher de fuir, fuir en avant, vers la dégringolade ultime. Et pourtant, c’est ce qu’il veut saisir, Francis l’alcoolo : pourquoi ? la fuite, pourquoi toutes ces violences qu’il a commises, pourquoi cette vie-là ? Francis se saoule, travaille, cherche Helen, aide Ruby, se souvient d’avant, plonge et continue à se demander pourquoi cette culpabilité ? Là, c’est au lecteur de jouer. Kennedy n’est pas du genre moraliste, même si son livre est forcément un acte fondateur d’une morale, puisqu’il interroge la présence du mal dans nos désirs.

Peu importe que Francis soit ou non sauvé. Peu importe qu’il fasse la paix avec lui-même et qu’il sache saluer ses vivants aussi bien que ses morts. C’est à nous que la compassion est donnée. Car, à suivre ses déambulations, ses tentatives, à fréquenter ses copains, on a tout simplement ressenti la nue splendeur de ce qui les tient debout et de ce qui les fait aussi lâcher : cette commune présence, cet amour sans jugement qu’ils se portent mutuellement sans trop le savoir et qu’ils oublient de se porter à eux-mêmes. Ce sont des « monstres innocents », perdus par la démesure de leur amour ou la pauvreté de leur amour, selon les cas, et qui ont l’innocence de se sentir coupables.

Ce que conte ici William Kennedy, c’est l’ambiguïté du purgatoire : entre paradis et enfer, entre chute et rédemption, tenant des deux, beau de cette double tension. Et cette ambiguïté donne sa forme au roman : mouvement spectaculaire, il tient du roman picaresque, gaillard et dru, mais il tisse aussi le chant endeuillé, têtu, retors, d’un homme qui n’en finit pas de souffrir de n’être pas entier. De scènes héroïcomiques au lyrisme cassé du monologue intérieur, de comptines à la fugacité de haïku en échanges brutaux, ce roman de la grâce – celle dont Francis se sent exclu, celle toute bête d’être heureux, celle d’être aussi bien –, a cette âpreté étonnante de rendre sensible notre joyeuse tristesse d’éternels étrangers.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 28 mars 1986, p 46.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).