La Résistance est devenue une référence politique si commune que n’importe quel combat d’aujourd’hui entend y trouver une justification. Ses représentations se sont cristallisées en légendaire, dont les versions gaullienne et communiste ont été jusqu’ici les mieux élaborées. Le moins qu’on pouvait attendre d’un homme politique issu du gaullisme, c’est qu’il y puise largement. Nicolas Sarkozy y manque d’autant moins que cela lui permet de se situer du bon côté, celui de la liberté et de la démocratie, de disputer, du même coup, à la gauche un héritage qu’elle revendique, et, surtout, de contrebalancer la rhétorique qui, dans les mêmes discours, séduit les plus réactionnaires.

Selon Nicolas Sarkozy, la Résistance est donc droit issue du légendaire gaullien, mais mâtiné de mythologie communiste aseptisée. Elle est faite de grandes figures héroïsées qui s’inscrivent dans le syncrétique panthéon de la France éternelle depuis Vercingétorix. Elle se résume à quelques clichés et à une équation classique : « De Gaulle = la Résistance = la France », une France suppliciée, mais unie par l’action du Général. Au départ, il y a donc le geste fondateur du 18 juin 1940 et de Gaulle, qui, « seul pendant quatre ans, a maintenu l’honneur » {Marseille, 19.04.07}. Derrière lui, quelques noms, mais peu, des héros de la France libre (Éboué, Koenig [1]), des martyrs (Guy Môquet, Mandel [2]), des hommes que Nicolas Sarkozy désigne comme ses modèles, Chaban en particulier, « général à vingt-neuf ans [3] » {Congrès UMP, 19.01.07}.

Jean Moulin n’est présent que pour démontrer que de Gaulle choisissait ses hommes sans tenir compte de leur étiquette, et que la Résistance n’était ni de droite ni de gauche. Le Conseil national de la Résistance est à peine évoqué, son programme passé à la trappe. Les réformes de la Libération sont l’œuvre du seul Général. Elles se limitent au droit de vote féminin et à la Sécurité sociale. À vrai dire, nous n’attendions pas les nationalisations. Dans les discours que le candidat enchaîne, l’action de la Résistance se confond invariablement avec trois stéréotypes, de fabrication ancienne pour les deux premiers, plus récente pour le troisième : les maquis (pour l’essentiel, les Glières et le Vercors), l’engagement des jeunes (diverses variantes de cette ode constante à la jeunesse), l’aide apportée par les Français aux Juifs persécutés. Il va sans dire que la réalité de la Résistance est autrement plus riche. En bonne logique gaullienne, les mouvements de Résistance, les luttes ouvrières, l’élan révolutionnaire de la Libération sont absents.

Le plus inattendu dans cette rhétorique est l’évocation de révoltes populaires passées. Aux côtés de Jeanne d’Arc luttant contre… l’occupation anglaise (ce qui rappelle la propagande vichyste) et des (jeunes) poilus de 14-18 apparaissent donc dans cette pieuse imagerie qui sent le manuel scolaire de la IIIe République : 1789 et les (jeunes) soldats de l’An II, les émeutes paysannes au pays de Jacquou le Croquant, la rébellion huguenote en Cévennes et « les femmes » protestantes qui ont inscrit « Régister » sur le mur de la margelle de leur prison d’Aigues-Mortes [4]. Personne n’a suggéré au candidat Sarkozy de faire allusion, en Provence, à l’insurrection républicaine de décembre 1851, mais il est vrai qu’elle était dirigée contre le coup d’État du futur Napoléon III.

Le pouvoir personnel, c’est précisément ce que combattaient les mouvements et les partis de la Résistance. Par là, ils s’inscrivaient dans la tradition républicaine française, qui s’était forgée contre la monarchie, contre le bonapartisme, contre le césarisme et contre toute personnalisation du pouvoir. C’est pourquoi ces résistants (démocrates-chrétiens y compris), qui avaient été les piliers du gaullisme dans la clandestinité, se sont opposés à la République selon de Gaulle en 1945. Lorsque Nicolas Sarkozy fait de la droite républicaine l’héritière de la Résistance en général, du gaullisme, de la démocratie chrétienne et du libéralisme politique en particulier, c’est à une singulière réécriture de l’histoire qu’il se livre. D’autant qu’à la Libération ces modérés, comme, d’ailleurs, de Gaulle, refusaient de se situer à droite tant celle-ci se confondait alors avec Vichy.

S’il est un phénomène politique passionnant durant la Résistance, c’est bien le progressif gauchissement de résistants qui n’étaient pas de gauche et qui, en luttant pour la liberté, se sont convaincus que la libération du territoire serait bien insuffisante si elle ne s’accompagnait pas d’autres libérations, économiques, sociales, culturelles. Car, si une caractéristique unissait ces hommes et ces femmes, c’était aussi leur refus du pouvoir de l’argent et de la domination des intérêts égoïstes. Voilà pourquoi, en 1944, presque tout le monde, des communistes (qui étaient sur ce plan les plus prudents) aux chrétiens résistants, se réclamait de la révolution et, pour beaucoup, du socialisme. Et c’est bien pourquoi, parmi ceux qui se référaient à l’héritage de la Résistance en 1968, les (jeunes) révoltés de Mai n’étaient pas les plus infidèles.

(À suivre…)

Jean-Marie Guillon

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru, Un même monde, Jacques Windenberger, parcours documentaire 1956-2008, Images en manœuvres, 2011

Notes

[1] Dès l'appel du 18 juin 1940, Félix Éboué (1884-1944), qui repose au Panthéon, range le territoire du Tchad, alors colonie française (dont il était gouverneur) dans le camp de la France libre. Maréchal de France et compagnon de la Libération, Pierre Kœnig (1898-1970) commanda la première brigade française libre lors de la bataille de Bir Hakeim (26 mai-11 juin 1942), action tenue pour la première contribution militaire d’importance des Forces françaises libres. [ndlr]

[2] « Dreyfusard, républicain de bout en bout, hostile aux nazis, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Reynaud en pleine débâcle de 1940 », Georges Mandel (1885-1944) « s’oppose à Pétain, qui le fait arrêter dès le 17 juin avant de le condamner sans jugement, le 16 octobre 1941, à l’emprisonnement à vie. Rallié à de Gaulle, pris en otage par les Allemands, livré à la Milice après l’exécution par la Résistance de Philippe Henriot, Mandel est abattu en représailles le 7 juillet 1944 à Fontainebleau. » Extrait de la notice de Mandel rédigée par Jean-Marie Guillon pour Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France. [ndlr]

[3] Avant d'être maire de Bordeaux (1947-1995) puis ministre et plusieurs fois président de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas (1915-2000) fut l'envoyé personnel du général de Gaulle dans le cadre des luttes pour la reprise du pouvoir dans la France libérée : « Chaban » fut chargé de la coordination militaire sur l’ensemble du territoire avec le grade de général. [ndlr]

[4] Lieu traditionnel d’emprisonnement des protestants depuis la fin du XVIIe siècle, la Tour de Constance, à Aigues-Mortes, est réservée aux femmes à partir des années 1720. L'une d'elles, Marie Durand, qui fut libérée en 1768 après 38 ans de détention, « devient une personnification de la résistance pacifique au nom des droits de la conscience et de la tolérance » – lire Yves Krumenacker, « Marie Durand, une héroïne protestante ? », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2009, n° 30, 79-98. [ndlr]