Les Glières sont alors au cœur d’un département que l’on sait abriter, depuis un an, de nombreux maquis et que Vichy vient de mettre en état de siège. Les maquisards qui montent sur le plateau, en dépit de la neige, à la fin janvier, viennent y réceptionner des parachutages d’armes. Or, ils y restent, croyant au caractère inexpugnable de l’endroit, répugnant à abandonner les armes qu’ils commencent à recevoir le 21 mars, espérant proche le débarquement promis par des officiers de la France libre. Ils sont plus de quatre cent cinquante, qui vont assumer là le rôle historique que leur assignent, dans un duel radiophonique qui s’étale sur des semaines, le porte-parole de la France combattante, Maurice Schumann, et le milicien-ministre de l’Information, Philippe Henriot.

La majorité de ces résistants relève de l’AS (l’Armée secrète, liée aux Mouvements unis de la Résistance). Leur encadrement, comme une partie des hommes, provient de l’armée d’armistice, celle de Vichy, dissoute peu après l’occupation de la zone Sud. Ils sont rejoints par quelques FTP (la branche armée de la Résistance communiste) et par cinquante-six Espagnols libertaires. Pendant presque deux mois, ces maquisards, encouragés par la réception de trois parachutages – dont un disproportionné – résistent à l’encerclement et aux attaques des forces que Vichy a dépêchées, les GMR (Groupes mobiles de réserve) et la franc-garde de la Milice.

Le chef des Glières, le lieutenant de chasseurs alpins « Tom » Morel, est un meneur d’hommes de 28 ans, dont la devise est « Vivre libre ou mourir ». Cherchant à faire libérer des maquisards arrêtés, il est assassiné le 9 mars par un commandant de GMR qu’il venait de faire prisonnier. Son successeur, le capitaine Anjot, homme de devoir et de même trempe, est tué, après avoir refusé de se rendre, lors de l’assaut final donné, les 26 et 27 mars, avec de grands moyens terrestres et aériens, par l’armée allemande, qui a finalement décidé de prendre la liquidation du maquis en main et de ne partager avec la Milice que la basse besogne répressive.

Au total, deux cent trente-sept maquisards sont mis hors de combat, dont cent quarante-neuf sont tués, massacrés ou fusillés. Les autres sont déportés. Jamais, jusqu’alors, la Résistance en France n’a connu de drame d’une telle ampleur. Pour le général de Gaulle, l’affaire des Glières témoigne de « la résolution de la France » à participer à sa propre libération. Il le dit sur place en novembre 1944. Malraux en fait la « première bataille de la Résistance » quand il vient inaugurer le mémorial érigé en 1973. On était avec eux dans la transfiguration symbolique. De Gaulle construisait sa légende en même temps que la Résistance tissait la sienne. Malraux entretenait l’une et l’autre, non sans en tirer gloire.

Lorsque Nicolas Sarkozy se rend aux Glières pour sa dernière sortie de campagne, le 4 mai, avant le second tour de la présidentielle, la mise en scène est soignée, le discours convenu – la jeunesse, l’unité, dans la diversité, de la Résistance et de la France, le devoir de mémoire (jusqu’à faire de « Tom » Morel, officier de tradition à tous égards, un martyr du suffrage universel !) –, et le mythe revisité par le marketing politique. Certains résistants en ont été ulcérés, et beaucoup d’autres avec eux, qui ont trouvé quelque indécence à cette récupération. Sans doute serait-il partiel de s’en tenir là. Les Glières constituent l’aboutissement d’un circuit historico-symbolique qui veut embrasser l’histoire (traditionnelle) de la France (Colombey, le mont Saint-Michel, Verdun).

(À suivre…)

Jean-Marie Guillon

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru, Un même monde, Jacques Windenberger, parcours documentaire 1956-2008, Images en manœuvres, 2011