L’époque n’est pas précisément à la fraternité universelle. Il semble même qu’on redécouvre chaque jour davantage combien les êtres humains s’exècrent les uns les autres en même temps qu’on vérifie leur incapacité à se passer les uns des autres et leur obstination à tisser des liens de toutes sortes, eux-mêmes destinés à être rompus tôt ou tard.

La réflexion des observateurs du quotidien a depuis longtemps abdiqué devant la prolifération des manifestations de « la violence » dont les médias font leur miel et leur fiel. Comme toujours en face d’une réalité – en l’occurrence celle des rapports sociaux et des relations humaines – dont l’inépuisable diversité empirique semble défier l’entendement, l’intelligence journalistique, mal armée pour conceptualiser vraiment le réel, se réfugie dans le verbalisme ordinaire, pour penser le monde aux moindres frais.

Ainsi donc, à en croire les tam-tams de guerre, notre actualité serait-elle remplie, en tous lieux et en toutes circonstances, d’une inextinguible « violence ». Nous devrions être reconnaissants à la presse pour une information aussi instructive si cette catégorisation des événements n’était privée de toute signification véritable par le trop-plein même de ses significations.

« Violence » est en effet une étiquette ultra-extensive dont on peut recouvrir les phénomènes les plus variés dès lors qu’il importe plus de disqualifier ce dont on parle que de le qualifier exactement. Il suffit de constater l’usage qu’en font les médias (et les « réseaux sociaux ») pour comprendre que le mot « violence » sert non pas à analyser mais à stigmatiser. Il vise surtout à dénoncer, à émouvoir et à mobiliser. « La violence » est d’ailleurs toujours imputée à l’autre, celui d’en face, l’étranger, le critique.

Plus grave : on punit la violence des faibles, on s’accommode de celle des puissants, voire on l’approuve. Si un flic cogne sur un manifestant, on lui donne une médaille ; si un manifestant se défend contre des brutalités policières, on lui passe les menottes. Ne parlons même pas des criminels en col blanc qui prospèrent dans les banques d’affaires, les cabinets ministériels, et autres lobbies. Ils peuvent voler, tuer, violer, impunément, c’est de bonne gouvernance !

Là comme partout, deux poids, deux mesures. C’est une très vieille histoire, commencée sur l’Olympe, ou au Valhalla, vieille comme les mythologies antiques, ou les récits bibliques, comme le monde et ses iniquités. Aussi laisserai-je aux amateurs de spéculations théologiques et métaphysiques le soin de trancher la question de savoir si les Hommes sont plus « méchants » que « bons », naturellement épris de paix ou congénitalement enclins à s’étriper.

Je préfère pour ma part m’en tenir aux enseignements des sciences sociales. Précédées sur ce terrain par la longue lignée des moralistes de l’humanisme classique qui, de Montaigne à Montesquieu, ont contribué à forger une vision mieux étayée du genre humain, les sciences sociales n’ont cessé de mettre en lumière le rôle des intérêts, tant symboliques que matériels, dans la genèse des conflits individuels et collectifs. Mais en matière d’analyse de ce fait social total, « la violence », c’est au travail de Marx et Engels et, plus près de nous, d’une partie du courant bourdieusien que nous devons d’avoir compris que, au-delà du tohu-bohu entretenu par le choc incessant des cultures, des affects et des intérêts en tous genres, le ressort principal de la guerre de tous contre tous devait être recherché, en dernière analyse, dans les oppositions de classes dont la logique structurelle se concrétise à travers les médiations les plus diverses. Le cheminement des contradictions emprunte des voies et des formes empiriques souvent inattendues et originales, ce qui permet aux dominants d’entretenir, par un discours toujours à la croisée du mythique et du mystique, des dons et des dieux, le gloubi-boulga favorable à leurs appétits.

Heureusement, nous avons désormais, grâce aux travaux historiques les plus sérieux, les moyens de penser les contradictions fondamentales autrement qu’en termes de « violence » abstraite et indifférenciée. Nous sommes en mesure de discerner le fait essentiel que toute violence et donc toute souffrance, mais aussi toute volonté de résistance et toute espérance de libération sont enracinées dans les rapports de classes et les inégalités sociales. Les humains, nous devrions le savoir aujourd’hui, sont en tous temps et en tous lieux à peu près aussi « bons » que « méchants ».

Mais ce constat est un poncif dont la seule utilité est d’inviter à préciser au prix d’une véritable investigation, pour chaque époque historique, quelles forces sociales exercent quelles violences, contre quelles résistances, à quelles fins. Un travail comme celui de l’historien Gérard Noiriel, par exemple, qui a consacré beaucoup de temps à l’étude des péripéties et des modalités à travers lesquelles, du Moyen-Âge à nos jours, la société capitaliste s’est édifiée sur l’exploitation continue de la force de travail des prolétaires des campagnes et des villes par des possédants disposant des forces nécessaires pour assujettir (et réprimer) les classes populaires paysannes puis ouvrières, « la merdaille » comme disait élégamment la poétesse Christine de Pisan [1].

Évidemment, quand on examine le cours de l’histoire sous l’angle de la lutte des classes, on en a une autre vision que celle des journalistes de TF1 ou de France-Info, même si ceux-ci tendent à prendre Macron pour Jeanne d’Arc. Comme le note sobrement Noiriel, « ce qui différencie les êtres humains, ce n’est pas le fait d’avoir ou non des préjugés mais de pouvoir ou non les imposer aux autres ». Voilà donc une lecture qu’il faudrait d’urgence inscrire au programme des écoles de journalisme, pour aider leurs diplômés à comprendre en quoi consiste exactement la violence symbolique qu’ils exercent et à qui elle profite.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).