Dès 1945, de Gaulle, en inaugurant une plaque au 48, rue du Four puis en préfaçant le livre posthume du récit qu’il fit de son « premier combat » à Chartres [1], montrait en quelles affection et estime il tenait Jean Moulin. La mémoire du héros débute donc dès la fin de la guerre. Elle se poursuit depuis, presque sans interruption.

Sous François Mitterrand, le 17 juin devient journée nationale « Jean Moulin ». Dans toute la France, des centaines de rues, de places, d’établissements scolaires portent son nom. Malgré les multiples tentatives de déstabilisation (comme les livres polémiques d’Henri Frenay ou de Thierry Wolton [2]), Jean Moulin reste pour les Français un héros incontestable de la mémoire collective. D’autant que les historiens mettent en avant son rôle dans la Résistance et notamment dans la création du Conseil national de la Résistance, apportant ainsi une caution scientifique au choix que fit de Gaulle en 1964.

Dans les constantes références à des personnages qui ont marqué l’histoire de France, le candidat Nicolas Sarkozy ne pouvait donc omettre ce héros unanimement national. Pourtant, il ne le cite que très peu (huit fois et dans sept discours), en comparaison des références à de Gaulle, Blum, Ferry et Jaurès. À Lyon, Jean Moulin est « l’un des vôtres, assassiné par la Gestapo » {05.04.07}. Son sacrifice est alors associé, dans un raccourci historique saisissant, à ceux des « premiers chrétiens », des « victimes des massacres révolutionnaires » et aux « canuts ». La mise en avant de la figure du martyr, plus que celle de son combat, participe ainsi à cette conception sacrificielle de l’héroïsme, comme si être mort pour la France était une vertu en soi. À Montpellier « rôdent encore » les ombres du héros, cette fois-ci associées à Rabelais {03.05.07}. Un compagnonnage improbable qui ne vise, là encore, qu’à ancrer Jean Moulin dans un « terroir » afin de flatter la fierté d’un auditoire en lui faisant partager la gloire de ces racines communes.

Mais Jean Moulin sert aussi à légitimer une démarche politique, celle du rassemblement, de l’ouverture vers la gauche au nom du rêve de l’unité nationale que Nicolas Sarkozy se propose de réaliser. Il utilise ainsi la figure de Jean Moulin pour se présenter comme l’héritier de ceux qui ont su, face à des destins tragiques, transcender leurs différends pour servir la France. Comme de Gaulle à Londres, qui « n’a pas demandé à Jean Moulin s’il était de droite ou de gauche » – déclaré à Saint-Quentin et répété au Futuroscope, à Caen, à Lyon et à Tours –, Nicolas Sarkozy se veut le fédérateur d’une France en souffrance, en mal d’identité, alors qu’elle doit être, bien au contraire, fière de ses héros et de son histoire.

Homme de gauche, fils d’un conseiller général radical-socialiste de l’Hérault qui lui a inculqué son farouche attachement à la République, Jean Moulin (1899-1943) fut aussi le fidèle délégué du général de Gaulle. Son rôle d’unificateur de la Résistance au service du chef de la France libre ne le classe donc pas, au même titre que Jaurès ou Blum, dans le panthéon des hommes de gauche, même s’il eut des responsabilités importantes auprès de Pierre Cot lors du gouvernement de Front populaire. La complexité de cet homme est cependant présentée de manière caricaturale à travers l’épisode de sa rencontre avec le Général. En déclarant « Ce que je sais c’est qu’à Londres le général de Gaulle n’a pas demandé à Jean Moulin s’il était de droite ou s’il était de gauche », Nicolas Sarkozy transpose une rhétorique politicienne sur une situation dans laquelle cette question n’avait tout simplement pas de sens.

Un rappel du contexte historique permet de s’en convaincre. En 1940, de Gaulle a peu d’appuis, ses différends avec Roosevelt et Churchill l’isolent. Il n’est donc rien d’autre qu’un militaire rebelle sans onction du peuple, même si ses faits d’armes au début du conflit parlent pour lui. À cette date, Jean Moulin a déjà un passé de résistant. Au moment de la débâcle militaire, il est une des seules autorités – en tant que préfet d’Eure-et-Loir – à rester sur place et à organiser les secours.

Alors qu’on veut lui faire signer un papier impliquant les troupes sénégalaises dans un massacre de civils, il tente, refusant de céder, de se suicider le 17 juin 1940. Ce sang versé lui assurera une légitimité certaine auprès des autres résistants. Écarté par les autorités de Vichy, il s’engage dans la vie clandestine et prend contact avec les groupes de premiers résistants pour recenser leurs forces, en saisir les besoins, puis il se rend à Londres. Il rédige un rapport précis sur les forces résistantes en France et réussit à convaincre les autorités de la France libre de le recevoir. Le 25 octobre 1941, Jean Moulin rencontre de Gaulle. Le Général sait à qui il a affaire. Il connaît donc son excellente réputation de préfet et son geste héroïque de juin 1940. Il n’a à sa disposition que très peu d’hommes, pour ne pas dire aucun, qui connaissent autant les forces résistantes en France et qui aient cette capacité à gérer des missions complexes et dangereuses. Jean Moulin arrive à point nommé, au moment où de Gaulle a besoin d’organiser en France un réseau de renseignement et de propagande.

En revanche, en arrivant à Londres, Jean Moulin ne sait pas encore pour qui il va travailler. Ce n’est qu’après de longs entretiens avec de Gaulle, au cours desquels il s’assure de ses intentions politiques et de ses convictions républicaines, qu’il décide finalement de s’engager auprès de lui. Jean Moulin ne fut donc pas seulement le héros qui unifia la Résistance, il fut aussi l’homme qui assura la légitimité démocratique qui manquait à de Gaulle, malgré l’acte du 18 juin. Il sauve donc avec lui l’État. Jean Moulin apparaît donc comme la figure idéale pour légitimer le programme d’ouverture de Nicolas Sarkozy. Sauf que le contexte actuel n’a rien à voir avec la France de 1940 puisque ni l’intégrité nationale ni la République ne sont assiégées. En revanche, de Gaulle et Jean Moulin ont construit leur combat sur le refus d’une capitulation honteuse et de ses conséquences désastreuses sur la liberté et la vie de millions d’individus.

Leur alliance n’est pas celle de vainqueurs qui cherchent à parvenir à leurs fins au mépris des oppositions politiques dont les clivages sont nécessaires à l’expression de la démocratie mais un pacte fondé sur le refus de l’armistice, sur la désobéissance et la rébellion face au régime de Vichy et à l’occupation nazie.

(À suivre…)

Michel Fratissier

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Michel Fratissier est notamment l'auteur de Jean Moulin ou La fabrique d'un héros, L'Harmattan, 2011.

Notes

[1] Jean Moulin, Premier combat, Minuit, 1947.

[2] Dans Le Grand Recrutement (Grasset, 1993), Jean Moulin est accusé d'avoir été un agent soviétique par le journaliste Thierry Wolton – ce qui lui vaut notamment un réquisitoire de l'historien Pierre Vidal-Naquet, Le Trait empoisonné (La Découverte, [1993] 2002) et une réfutation du secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, « Histoire et calomnie » (L'Express, 20 mai 1993). Dans ses mémoires, Alias Caracalla (Gallimard, 2009), Daniel Cordier a également violemment critiqué Henri Frenay, acteur important de la résistance française non-communiste, dont deux livres La nuit finira ([1973], 2006, Michalon) et L'Énigme Jean Moulin (Robert-Laffont, 1977) accusent le représentant du général de Gaulle de l'échec politique de la Résistance et d'actions troubles – y compris la création du (CNR) –, qui s’expliqueraient par son cryptocommunisme. [ndlr]