Avec Lucien Febvre (1878-1956), son aîné de neuf ans, Marc Bloch a fondé en 1929 la revue Les Annales, qui a joué un rôle essentiel dans le renouvellement de la discipline historique au cours des décennies suivantes, donnant ses lettres de noblesse à l’histoire des mentalités et à l’histoire économique et sociale. Médiéviste de formation, Marc Bloch a toujours récusé les cloisonnements de la pensée. Il a plaidé pour une histoire ouverte sur les autres disciplines et pour une approche en longue durée, libérée de la tyrannie des périodes. Il a aussi milité pour une histoire comparatiste, contre le nombrilisme national. Ses réflexions sur l’histoire sont dominées par deux types de préoccupations.

D’un côté, Marc Bloch plaide pour une pratique collective de la recherche historique. D’un autre côté, il réclame une séparation stricte du savant et du politique, tout en refusant l’enfermement de l’historien dans sa tour d’ivoire. Les deux livres qu’il a rédigés pendant la Résistance, Apologie pour l’histoire et L’Étrange Défaite, illustrent les deux facettes de sa personnalité, celle du savant et celle du citoyen, qu’il n’a jamais confondues.

L’historien qui revendiquait Karl Marx parmi les ancêtres légitimes de sa tribu fait l’objet, depuis quelques années, d’une tentative de récupération par la droite. Les deux citations de Marc Bloch que Nicolas Sarkozy a sans cesse martelées pendant la campagne électorale permettent de comprendre les raisons de ce processus. Dans la première, tirée de L’Étrange Défaite, Marc Bloch écrit : « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Cette citation a été diffusée vers le grand public, par l’académicien Pierre Nora, dans un article déplorant que le bicentenaire de la bataille d’Austerlitz n’ait pas été célébré officiellement {Le Monde, 14.12.05}. Nicolas Sarkozy a saisi la balle au bond pour recruter Marc Bloch dans le camp des combattants de l’anti-repentance. La citation de Marc Bloch vient ainsi renforcer une citation de… Napoléon, affirmant : « De Clovis au Comité de salut public, j’assume tout. » {Caen, 09.03.07}

Cette utilisation de Marc Bloch illustre un contresens total sur sa pensée. Alors que Nicolas Sarkozy n’a cessé de stigmatiser la pensée critique comme une menace sur l’identité nationale, Marc Bloch l’a, au contraire, toujours encouragée. Dans L’Étrange Défaite, quelques pages avant la phrase aujourd’hui à la mode, il écrit : « Il est bon, il est sain que, dans un pays libre, les philosophies sociales contraires se combattent librement. […] Le malheur de la patrie commence quand la légitimité de ces heurts n’est pas comprise. » En voulant présenter Marc Bloch comme un apôtre du consensus national, l’académicien et le candidat de l’UMP rendent incompréhensible la conception de l’histoire qu’il a défendue. Son but n’est pas de réconcilier la droite et la gauche autour des grands événements de l’histoire nationale. Ce qu’il reproche aux élites, c’est de ne pas avoir su forger des croyances et des fêtes populaires susceptibles de mobiliser le peuple autour des idéaux démocratiques, comme le pouvoir hitlérien l’a fait pour promouvoir un régime totalitaire.

L’autre citation de Marc Bloch concerne l’éducation {Maisons-Alfort, 02.02.07}. Elle est utilisée par Nicolas Sarkozy dans le but de discréditer la « pensée 68 », accusée d’avoir encouragé le laxisme des enseignants et des élèves. « En 1940, avant d’entrer dans la Résistance et de mourir assassiné par la Gestapo, Marc Bloch proposa à son tour à la France vaincue de se redresser par l’éducation. Il écrivit : “La tradition française, incorporée dans un long destin pédagogique, nous est chère.” » En réalité, ce texte n’a pas été écrit en 1940 mais en 1944, pendant la Résistance, pour la revue du Comité général d’études de la Résistance. Il a été publié après la mort de Marc Bloch sous le titre « Sur la réforme de l’enseignement ».

L’utilisation qu’en fait Nicolas Sarkozy vise à présenter Marc Bloch comme un adepte de la tradition en matière d’éducation alors que tout son propos vise au contraire à rompre radicalement avec les routines de l’enseignement traditionnel. Il s’en prend au latin et prône la suppression du bac. Après avoir ironisé sur le rôle des académies, il propose la disparition des grandes écoles et de Sciences-Po, au profit de grandes universités recrutant des étudiants dans tous les milieux sociaux. Enfin, il plaide pour un enseignement de l’histoire dégagé de la tyrannie de l’événementiel et du temps présent, au profit notamment d’une étude sérieuse des différentes civilisations.

(À suivre…)

Gérard Noiriel

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, vient de paraître, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours