Mais si l'on a beaucoup parlé de Musil, de Schnitzler, de Roth, de Zweig, il n'y a guère eu d'engouement pour Hermann Broch (1886-1951). Ce qui est tout à fait regrettable. Pour nous, bien sûr. Car il ne s'agit pas, avec lui, de parfaire ses connaissances, d'en apprendre plus sur une période et encore moins de s'offrir un divertissement estampillé culturel garanti.

Broch, sa grandeur, c'est qu'il nous convoque à prendre rendez-vous avec nous-même. Tout seul. À nous accorder un moment silencieusement, afin que nous nous demandions ce qu'il en est de notre vie. Il y a là une beauté dont on ne peut guère comprendre, ensuite, qu'on s'en soit si longtemps privé. Car ce que Broch recherche, c'est fonder sa vie.

C'est le sens de sa présence au monde. Qu'est-ce donc qui nous console de notre solitude, du grand arrachement à l'indistinct qu'est l'existence humaine ? Que fait-on de cette incroyable étrangeté qui est la nôtre, nous qui sommes bordés par la mort et qui, par elle, sommes sommés de justifier notre vie ?

Lire Broch, c'est sentir passer l'indispensable angoisse qui nous rappelle que nous pouvons être magnifiques : car il nous est toujours possible de suspendre nos convictions et nos habitudes afin d'interroger ce que peut bien signifier le fait même de penser, d'accorder sens et valeur.

Il faut dire que ce n'était pas exactement une question dénuée d'intérêt, en cette première moitié du siècle qui vit l'effondrement de l'empire austro-hongrois, la Première Guerre mondiale, la Révolution russe, Hitler et les camps de concentration. Qu'est-ce qu'il est bon de faire ?

Comme Platon, mais aussi comme les poètes, Broch s'emploie à tout réinventer, du premier balbutiement où s'énonce notre séparation d'avec le monde, jusqu'à la théorie des valeurs. Qu'est-ce en réalité qu'aimer, qu'est-ce que le beau, qu'est-ce que la liberté ? Broch est un moraliste qui veut comprendre afin de savoir quelle action est juste. Et toute son œuvre, c'est à défaire les illusions et à définir un idéal, une vérité en acte, qu'elle se consacre : avec la splendeur ironique et fiévreuse de ceux pour qui la vérité est terriblement compromettante, car, ceux-là, quand ils ont su s'en approcher, ils se sentent obligés de l'incarner.

C'est bien pourquoi, quand on lit Broch, on se sent si agité et joyeux. On est tout déstabilisé, on retrouve l'émerveillement du doute et la dignité de l'entreprise de la connaissance. C'est fantastique de se délier de l'évidence, du bon sens, de l'idéologie, c'est fantastique de déconstruire nos aimables certitudes, pour nous retrouver dans la grande zone dérobée où glissent nos désirs inconnus, tout ce qui fait la cohésion d'un groupe social et, plus loin encore, l'étonnement radical qui nous lie à l'extérieur.

Chez Broch, il n'y a pas de domaine réservé. Tout est susceptible d'être mis en question, de l'architecture à l'Armée du salut, de l'attachement à la mère au code de l'honneur, de la sexualité à l'habillement, Broch édifie une « mythologie », au sens où Barthes l'entendait, qui recense toutes les formes qu'un monde se donne, autrement dit la signification qu'il s'accorde.

Mais Broch n'est pas un philosophe. Il est un romancier. Il est un romancier qui raconte la peur, l'hésitation, la douleur de vivre, qui dit les forces entrecroisées dans l'amour et la confusion des sentiments. Il est un romancier qui veut saisir le vivant, avec folie et tendresse, le vivant tout entier, de nos songes aux murmures du corps. Et c'est ainsi qu'il suscite des romans extravagants, des scènes d'amour aux fragments oniriques, de l'essai à l'héroïcomique, précisément parce qu'il écrit pour savoir ce qu'il en est de vivre, il fait du roman la chant de tout ce qui fait le vivant.

C'est violent et enthousiasmant, car les romans de Broch sont le cheminement d'un éveil : et plus que celui de ses héros, il s'agit bien là de l'éveil du lecteur qui, peu à peu, ressent que sa singularité propre, son identité sont un ensemble de vibrations qui le lient au monde, à l'histoire, à son passé, et qu'il lui est possible, maintenant qu'il sait être un héritier, de se donner forme et sens.

Il importe peu de ne pas suivre Broch dans l'établissement de ses valeurs propres. Mais il importe beaucoup d'accueillir ce grand geste d'écrivain qui nous dépouille afin que de nos balbutiements surgisse l'interrogation, toute simple, fastueuse : que disons-nous quand nous aimons ? Que nous aimions la patrie, le foyer, un métier, un idéal, peu importe. Broch nous engage à refuser tout ce qui est la mort en nous, et c'est la force de cette exigence qui l'amène à trouver pour le roman cette aisance passionnée et joueuse, où peuvent se dire tous les bouleversements.

Lire Broch, c'est aussi compliqué que de passer du « Je suis amoureux » au « J'aime ». Et c'est aussi poignant.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 15 novembre 1985, p 51.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).