Ça fait quelques décennies, pour ma part, que j’assiste au rituel de la rentrée scolaire. Autrefois, ça se passait en octobre, et même en novembre pour les universitaires, et j’y participais en tant qu’enseignant en activité. Aujourd’hui, c’est en septembre et bien des années ont passé. Mais ce sont toujours les mêmes problèmes de fond qui resurgissent, aggravés, de décennie en décennie, par des difficultés inédites.

Toutes les difficultés, anciennes ou nouvelles, ont pour racine principale l’insoutenable gageure de préserver un enseignement de classe, conçu par la démocratie bourgeoise pour la reproduction de ses élites dirigeantes, sous les apparences d’un enseignement de masse conforme aux idéaux démocratiques proclamés. En réalité, le système scolaire-universitaire, comme toutes les institutions démocratiques perverties par le primat de l’Argent, n’a cessé de fonctionner à deux vitesses, en ouvrant des boulevards aux héritiers riches en capitaux économiques, culturels et relationnels, et en condamnant les nouveaux entrants à la sélection par l’échec.

Seule la reproduction des élites par elles-mêmes est restée l’objet de tous les soins, entraînant par là l’installation, à tous les niveaux du pouvoir, d’une « noblesse d’État » archidiplômée dont la mainmise sur tous les leviers de commande a pris l’allure, au fil des générations, d’un phénomène naturel voire d’une donnée anthropologique. Un précédent historique s’impose à l’esprit : celui de la monopolisation par les familles seigneuriales des postes les plus éminents de la hiérarchie ecclésiastique séculière, ou monastique, au long des siècles du Moyen-Âge, ainsi que de l’anoblissement des roturiers enrichis, à l’époque classique, par l’achat de titres de noblesse attachés aux terres.

Ce qui signifie, en d’autres termes, que la fabrique scolaire-universitaire des élites républicaines, soumise dans son principe à la volonté de donner à tous les enfants des chances égales de s’élever sur l’échelle sociale, quelle que fût leur origine, est très vite devenue une des pierres angulaires d’une oligarchie néoféodale tout aussi arbitraire que l’ancienne et peut-être plus indéboulonnable encore parce que conforme aux apparences de la raison et de l’équité.

Le parallèle avec la féodalité médiévale s’impose d’autant plus que, de même que la confiscation des postes ecclésiastiques par la noblesse laissait subsister au niveau de la formation initiale du clergé la possibilité pour un fils de paysan frotté d’un rudiment de latin de sacristie de faire une modeste carrière de curé de campagne, voire de servir de précepteur aux enfants d’un gentilhomme, de même notre système néoféodal a su ménager – héritage révolutionnaire oblige – une possibilité de réussite scolaire pour quelques enfants talentueux d’origine populaire. Dûment montés en épingle par la propagande des chantres du régime, parmi lesquels la majorité des enseignants eux-mêmes, ces cas exemplaires de mobilité sociale ascendante ont longtemps donné le change en entretenant la conviction que la réussite scolaire, concrétisée par un diplôme, était la meilleure voie pour remédier aux inégalités sociales.

Du coup, les gouvernements républicains successifs, de tous bords, ont, en toute bonne conscience, réduit la question scolaire, dans une optique strictement réformiste, à celle de savoir quels bricolages astucieux sur le plan des structures scolaires et de leurs modes de fonctionnement on pouvait agencer pour préserver la façade démocratique du système et l’illusion que l’École restait l’« ascenseur social » par excellence. Chaque ministre, de gauche comme de droite, s’en donna à cœur joie et y alla de sa réforme, avec la modeste ambition de concevoir le dispositif original censé mettre fin à un monde de privilèges.

On en vint même, il y a peu, à imaginer des politiques de discrimination ethnique « positive », avec des quotas de petits pauvres à recruter obligatoirement dans quelques établissements huppés, on encouragea les enseignants à se transformer toujours davantage en baby-sitters pour enfants déshérités, les conseils de classe et de département se muèrent de plus en plus en commissions humanitaires acharnées à sauver les cas les plus « méritants » tandis que les enfants d’enseignants, de médecins, de cadres supérieurs et de managers allaient vendre aux multinationales leurs diplômes de Polytechnique, Centrale ou HEC. Las, de CEG en ZEP, tous les raccommodages, toutes les rustines et tous les vertueux efforts pour réconcilier l’École avec le peuple des classes populaires, se sont révélés aussi coûteux qu’inopérants.

Il est à cet égard significatif qu’en cette rentrée de septembre 2018 on entende se multiplier des commentaires désabusés selon lesquels « il semblerait que, non seulement l’École n’a pas remédié aux inégalités sociales, mais qu’elle les a renforcées ». Il faut toute l’inculture sociologique des médias dominants et de leur public pour redécouvrir en 2018 des phénomènes que la sociologie de l’éducation observait déjà dans les années 1960. « Si tout s’joue à l’école, il est temps d’entendre le SOS / Ne laissons pas s’creuser l’fossé d’un enseignement à deux vitesses », chante Grand Corps Malade (Éducation nationale, 2010).

Ce qui fait le plus défaut, me semble-t-il, dans le débat public, c’est la conscience que si l’École est un immeuble à étages, dont certains sans ascenseur, c’est parce qu’elle est exactement à l’image du système social qui l’a engendrée et qu’elle consolide en retour, et qu’en vérité ce n’est pas au tournevis des dépanneurs d’ascenseur qu’il faudrait recourir mais au bélier des démolisseurs de bâtisses vétustes. Car l’École, la démocratie et tout le saint-frusquin ne sont plus à rafistoler par bouts et morceaux mais à reconstruire à nouveaux frais et pas pour servir de dépendances au Château.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en octobre 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).