En 1964, suite à un coup d’État, un régime militaire prend le pouvoir au Brésil. Il arrête les opposants. Parmi les premières cibles figure le pédagogue brésilien Paulo Freire, accusé d’endoctrinement marxiste. Emprisonné pendant trois mois et torturé, Freire est ensuite expulsé (il ne pourra revenir dans son pays qu’à l’issue d’un exil de quinze ans). Son œuvre est alors interdite au Brésil.

Durant sa campagne présidentielle, Jair Bolsonaro n’a pas hésité à magnifier l’époque où le régime au pouvoir s’en prenait aux opposants. « L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer », a-t-il par exemple déclaré (Radio Jovem Pan, juin 2016). Avec toute la finesse qui le caractérise, il a aussi affirmé que, s’il était président, il allait « entrer dans le ministère de l’Éducation avec un lance-flamme et en sortir Paulo Freire » (déclaration aux chefs d’entreprise au Espirito Santo, août 2018 [1]).

De fait, à peine élu, le président Bolsonaro s’en prend à la philosophie et à la pédagogie de Paulo Freire. Concernant par exemple le futur ministre de l’Éducation, dont il dit que c’est un des postes les plus importants, il déclare : « Son profil est différent de ce qui a été fait jusqu’à présent, à savoir la ligne de Paulo Freire. Nous voulons quelqu'un avec un bon curriculum scolaire, qui cherche des moyens de rétablir l'autorité de l'enseignant dans la classe et de former, en fin de compte, des "non-militants" (29/10/18) [2] ».

Bolsonaro a repris les critiques de l’École sans parti, un mouvement pédagogique conservateur, qui a pour objectif d’interdire aux enseignants de faire références à l’œuvre de Freire ainsi qu'aux études de genre. Parallèlement, lors d’un déplacement au Brésil en novembre 2017, la philosophe étasunienne Judith Butler, figure très connue des études de genre, a été prise à partie par une foule déchaînée qui a brûlé son effigie.

Ceux qui défendent l’œuvre de Paulo Freire rappellent qu’il a reçu le prix de la Paix de l’Unesco en 1986 et fut nommé doctor honoris causa de vingt-huit universités situées dans de nombreux pays. Selon une étude de 2016, il est le troisième auteur le plus cité en sciences humaines et sociales dans le monde pour son ouvrage Pédagogie des opprimés, d'ailleurs traduit dans plus de vingt langues. Il fait aussi partie des cent auteurs les plus cités dans les université américaines. Ce qui fait sans aucun doute de Paulo Freire l’universitaire brésilien le plus reconnu dans le monde.

Jair Bolsonaro : contre l’éducation démocratique et les droits humains

Bolsonaro s’est illustré durant sa campagne présidentielle par des propos attentatoires à la démocratie et aux droits humains [3]:

— Sur la laïcité et les droits des minorités : « Dieu est au-dessus de tous. Cette histoire d’État laïc n’existe pas, non. L’État est chrétien et que celui qui n’est pas d’accord s’en aille. Les minorités doivent se plier aux majorités. » (Meeting à Paraíba, dans le Nord-Est, février 2017.)

— Sur les personnes noires, au détour de propos sur les descendants d'esclaves fugitifs : « L’afro-descendant le plus léger pesait environ 80 kilos. Ils ne font rien ! Ils ne servent même pas à la reproduction. » (Conférence après une visite dans une communauté quilombola, avril 2017.)

— Sur les femmes : « C’est une disgrâce d’être patron dans notre pays, avec toutes ces lois du travail. Entre un homme et une femme, que va se dire un patron ? “Purée, cette femme a une alliance au doigt, dans peu de temps elle sera enceinte, six mois de congés de maternité.” […] Qui paiera l’addition ? L’employeur […] et au final la Sécurité sociale. » (Quotidien Zero Hora, décembre 2014.)

— Sur les personnes homosexuelles : « Je serais incapable d’aimer un fils homosexuel. Je préférerais que mon fils meure dans un accident plutôt que de le voir apparaître avec un moustachu. » (Playboy, juin 2011.)

Si l’œuvre de Paulo Freire est si insupportable à des hommes politiques comme Bolsonaro, c’est qu’elle revendique le développement de l’esprit critique et qu’elle se donne pour finalité de mettre en place un type d’éducation conforme à un ethos démocratique.

Paulo Freire est une référence de l’éducation dans le monde entier parce que ses idées ont inspiré de nombreux courants pédagogiques en faveur des droits humains : pédagogie critique de la race (éducation anti-raciste aux États-Unis), pédagogie critique des normes (éducation à la sexualité en Suède), pédagogie féministe (aux États-Unis et dans de nombreux autres pays).

Résistance et solidarité du monde éducatif contre la montée des fascismes dans les Amériques et en Europe

Nous assistons actuellement en Europe et dans les Amériques à la montée de partis politiques qui s’en prennent dans leurs discours aux femmes, aux minorités ethno-raciales, aux migrants et aux minorités sexuelles. Des personnalités politiques occupant aux plus hautes fonctions ou y prétendant n’hésitent pas à attiser des discours de haine. La situation actuelle au Brésil et dans d’autres pays en relation avec la montée des extrêmes droites ne peut laisser indifférent le monde éducatif.

L’œuvre du pédagogue brésilien Paulo Freire est un symbole contre tous les discours qui attentent aux droits humains. En France, comme ailleurs dans le monde, il existe des chercheurs/ses et des praticiens/ciennes qui se réfèrent à l’œuvre de Paulo Freire : l’institut bell hooks-Paulo Freire à Paris organise par exemple tous les mois un séminaire qui vise à mieux faire connaître les travaux de Paulo Freire. Par ailleurs, en 2020 le XIIe Forum mondial Paulo Freire aura lieu en France.

Plus que jamais travailler à partir de l’œuvre de Paulo Freire, la diffuser et la réinventer est un acte de résistance et un acte de solidarité face à la monté des fascismes et des discours de haine.

Irène Pereira

Texte paru sur le site Aggiornamento, le 29 octobre 2018.

Irène Pereira est notamment l'auteure de Paulo Freire, pédagogue des opprimé-e-s (Libertalia, 2017). Elle coordonne avec Laurence De Cock l’ouvrage à paraître en janvier 2019 : Pédagogie critique, Agone-Copernic, coll. « Contre-feux ».

Notes

[1] Cité dans « Na mira de Bolsonaro, Paulo Freire não está no currículo, mas é referência em escola », Folha de S.Paulo, 25 août 2018.

[2] https://www.em.com.br/app/noticia/politica/2018/10/29/interna_politica,1001390/bolsonaro-revela-primeira-medida-e-detalha-equipe-de-ministros.shtml

[3] Extraits de « Brésil : torture, homosexuels, Noirs… Jair Bolsonaro dans le texte », France 24, 23 octobre 2018. Toutes ces déclarations ont abouti entre autres à la publication d’un manifeste de protestation : le Manifeste des Femmes Unies contre Bolsonaro (São Paulo), dont on trouve des traductions en ligne.