Suivons Jaurès : l’affaire Dreyfus invite à analyser les vertus révolutionnaires de l’esprit critique. Elle est aussi l’occasion de questionner une nation déchirée, en proie au doute et dans laquelle la fièvre nationaliste, si elle n’en constitue pas l’unique illustration, demeure un élément fondamental.

En effet, de Zola à Jaurès, le récit de la geste héroïque des dreyfusards – ce long, difficile et violent cheminement vers le triomphe d’une vérité qui, aujourd’hui encore, n’est pas admise par tous – a ceci de fascinant qu’il rassure. Il autorise, selon Nicolas Sarkozy, l’expression d’une « République fraternelle », celle de Jaurès et des dreyfusards {Périgueux, 12.10.06 ; Caen, 24.04.07}, porteuse des valeurs universelles des droits humains. Et de fait, le long combat vers la révision du procès puis la réhabilitation du capitaine Dreyfus a pu aboutir à la fois par un immense travail sur l’opinion publique d’un noyau d’intellectuels allant en s’étoffant, par quelques officiers isolés et menacés comme le colonel Picquart, les décisions courageuses de quelques (là encore rares et isolées) institutions d’État comme la chambre criminelle de la Cour de cassation, et par le renversement des rapports de forces dominants au sein des milieux gouvernementaux (Waldeck-Rousseau vs Méline).

Élites intellectuelle, militaire, judiciaire ou politique qui, en quelque sorte, montrent que « tous les Français n’étaient pas antidreyfusards » – ainsi que le martèle Nicolas Sarkozy. Du reste, il n’y aurait pas eu d’affaire Dreyfus s’il n’y avait pas eu deux camps, et lors de la dégradation d’Alfred Dreyfus, le 5 janvier 1895 dans la cour d’honneur de l’École militaire, il n’y avait pas d’affaire Dreyfus : tous croyaient à la culpabilité de Dreyfus et Jaurès s’indignait alors d’une justice de classe qui adoucissait le sort du traître. En ce sens, l’affaire Dreyfus est née de la capacité d’un esprit critique collectif contestataire (alors très minoritaire, composé de quelques intellectuels groupés autour du frère de Dreyfus) à imposer dans l’espace public une autre vérité que celle de l’État – en l’occurrence, celle de l’armée. C’est contre l’autorité de l’État, et en premier lieu du président de la République, que Zola – parce qu’il escompte sa propre mise en accusation pour dénoncer l’injustice – écrit « J’accuse », cette insurrection ouverte contre le consensus national, « stratégie d’attaque et de destruction » avec des « valeurs de guerre civile verbale », selon les termes d’Henri Mitterand – ce qui lui valut des tombereaux d’injures et une haine dont on peine à prendre la mesure aujourd’hui.

Et c’est bien ainsi que l’affaire Dreyfus est lisible de nos jours : comme la possibilité d’analyser et de comprendre l’essence, la nature, la logique et la fonction du conflit politique. De comprendre aussi comment un certain nationalisme s’épanouit dans une France en proie à la xénophobie, à l’antisémitisme, à un catholicisme de combat, à un fort malaise ouvrier confronté à la seconde industrialisation et à l’urbanisation ; une France dans laquelle triomphe l’exaltation du courage et le travail du paysan, le calme et la sagesse des campagnes. Abandonnant une monarchie à laquelle plus grand monde ne croit, une large fraction des élites conservatrices transfère le principe d’autorité sur l’idée d’une transcendance nationale, achevant ainsi un processus de désacralisation déjà ancien.

Le nationalisme structure alors une droite qui se reconnaît dans les valeurs du respect de l’autorité (l’armée, l’Académie française), de l’obéissance (le fameux respect de la « chose jugée »), de l’amour sacré – mais aussi aveugle (dans son aspect sacrificiel) – de la patrie. La constitution de ces thèmes (qui émergent antérieurement et qui sont partagés par la fraction modérée des républicains de gouvernement en voie de droitisation dans les années 1890) s’affermit en s’opposant à l’introduction du désordre, voire du chaos public, contre les principes d’incertitude introduits par la raison critique, contre la contestation de la vérité établie telle que les dreyfusards l’imposent alors dans l’espace public.

Lorsqu'il met en avant l’affaire Dreyfus, Nicolas Sarkozy le fait non seulement pour exalter la figure d’un Jaurès mais aussi pour dénoncer la filiation entre la droite nationaliste d’alors et celle qu’il veut incarner : « J’ai cité Jaurès parce que Jaurès, quand il défend Dreyfus au nom de la justice, a fait de la France une grande nation. » {Saint-Quentin, 25.01.07} « J’ai voulu affirmer que la droite républicaine d’aujourd’hui n’était pas l’héritière de la droite antisémite, antidreyfusarde, réactionnaire ou pétainiste de la IIIe République, mais qu’elle était l’héritière du gaullisme, de la démocratie chrétienne et du libéralisme. » {Tours, 10.01.07}

L’affaire Dreyfus est née d’une opposition à l’ordre établi et à la vérité officielle incarnée par les institutions d’État. L’espace public républicain – « démocratique » – constitue le contexte de possibilité et de développement d’une telle posture critique. Valoriser le camp dreyfusard permet au président Sarkozy de passer sous silence qu’avec la victoire des vertus d’obéissance, d’autorité, de patriotisme (pour ne rien dire de l’antisémitisme ou de la xénophobie) ce pauvre diable de Dreyfus serait mort sur son île.

(À suivre…)

Thomas Loué

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France – les dates entre accolades font référence aux discours de Nicolas Sarkozy.