Le héros de Stalker, le très bouleversant film de Tarkovski, dont le rôle est de faire traverser la Zone, un lieu aux pouvoirs étranges, à ceux qui veulent arriver à la " Chambre", où les vœux sont exaucés , dit à celui qu'il conduit et qui, fou de peur d'être enfin près de la Chambre, l'insulte : « Oui, je suis une larve, mais quand je suis arrivé à vous conduire enfin à la Chambre, alors, je pleure de bonheur. » C'est un peu ça, le travail de Charyn : nous mener à travers un pays à la fois inconnu et familier, toujours en mouvement, et nous faire arriver à la Chambre - la Chambre, où, après la traversée du livre et de la Zone, nous sommes face à nous, et nous reconnaissons. Où nous sentons bouger en nous quelque chose, qui est notre plus intime pays.

Comme toujours chez Charyn, Darling Bill raconte des histoires follin­gues ; il était une fois à Galveston une très jeune fille prénommée Salomé, plus connue sous le nom de Sally ou même Sal. Dans les remous de la guerre de Sécession, nous allons suivre les péripéties de la vie de­ Salomé, et de ses amours. Mais ce n'est pas vrai­ment l'intrigue qui compte ici, c'est bien plutôt comment l'intrigue fleurit.

À l'intérieur d'un genre, comme il l'avait déjà fait pour le roman noir (Marylin la dingue, ­Z'Yeux Bleus…, La Trilogie noire) ou pour l'autobio­graphie (Le Poisson Chat), Charyn nous donne à découvrir le plaisir de la déroute des lois du genre, précisé­ment, et le bonheur du récit qui s'invente.

La joie qu'il nous propose est rare : il nous permet de lire à la fois un roman d'aventures à la texane, avec coups de feu et saloons, et la légende de ce roman d'aventures, le monde d'images, de désirs, de rêves qui s'y trouve à l'œuvre. Salomé, dont on fait la connaissance quand elle a douze ans, se marie à quatorze, tombe roide amoureuse de Bill le Dingue, le Massacreur, l'homme aux deux flingues et aux cheveux de miel, qui devient son amant, puis elle se trouve un sentiment pour le général nordiste Shirley, le tout sur fond de guerre civile et de ruée vers l'or. Tous les clichés y sont, mais bizarrement obliques et rendus en même temps à une nudité affolante et joyeuse, comme si on retrouvait vrai­ment la fraîcheur de la découverte, comme si on les lisait pour la première fois.

Car les clichés ici sont à la fois cen­tenaires et réinventés, et c'est cela qui donne à notre lecture son charme de connivence, et son trouble d'enfance. Bill le Dingue, qui n'est pas sans évo­quer évidemment l'autre Bill, le sur­nommé Buffalo, est superbe et géné­reux, mais ses grands yeux bleus se couvrent par moments de lait, car il est sujet à des attaques qui le laissent provisoirement aveugle. Le général sudiste est tout petit, vaguement voyou et illuminé, et se nomme somp­tueusement Nicaragua Smith, pour avoir très fugacement, en ses jours de gloire, occupé, à ce qu'il dit, le Nica­­­­ragua précisément. L'ex-esclave noir du papa de Salomé, Archibald, parle comme un lord­-professeur, avant de tourner bandit. Les chevaux sont presque remplacés par les chameaux, les cow­boys mangent des tartes aux pommes par douzaines et le bon géné­ral nordiste finit par étrangler sa femme.

Bref, c'est plein de rebondissements qui créent un Far West assez surpre­nant. En fait, le « vrai » Far West, c'est celui qu'invente le journaliste d'Abilene, où vit Salomé, devenue dame, dans les romans à cinq sous dont il est en secret l'auteur. Là, il raconte la vie mirifique et terrible de Bill le Dingue, qui est assez éloignée de la vraie vie de Bill, comme il la transcrit dans son journal. Mais c'est pourtant ça qui plaît, qui donne sa vraie stature de héros à Darling Bill : et précisément, le Darling Bill de Charyn, maintenant, et non plus du journaliste, c'est aussi du roman à cinq sous pas franc, tout en ruse et sournoiseries. Car non seulement les clichés y sont faussés, mais en plus les personnages y vivent leur entrée dans une autre légende. Ils sont déjà héros de notre mémoire collective, on les décape, on leur rend une jeunesse spectaculaire et, en plus, on leur fait faire la jonc­tion Far West­-littérature. On croit avoir en mains toutes les cartes du jeu, shériffs, grands méchants, Dixie, un peu plus coupantes que d'habitude, et voilà que sous nos yeux les personna­ges des cartes se mettent à trembler, bouger, se métamorphoser en leur vérité. Salomé, institutrice, devient chiromancienne : la Reine de cœur, celle qui donne son amour ; son mari, Henri, se révèle un assassin ; son amant, Bill, se fait loup­-garou au cours de ses attaques, et comme en plus tout le monde veut se faire passer pour lui, si grande est sa célébrité grâce aux petits romans du journa­liste, des Bill il en pousse partout, des faux, des copieurs, jusqu'à Archibald, qui se fait connaître sous le nom de Black Bill. Même le général nordiste Tristram Shirley, qui se fait une passion pour lord Byron, finit, drapé dans sa cape, par être connu non plus sous son nom, mais comme lord Byron lui­-même.

Mais pourtant, c'est Bill qui ressemble à Byron… Tout est saisi de vibrations, glisse, se transfigure. Ce qui était clin d'œil, anecdote, peu à peu s'élabore et se magnifie en archétype : pouvoirs de la langue et de la vision mêlés. Salomé la sorcière est l'héroïne d'un roman-alchimie : où l'on voit les élé­ments de base se mêler, se recompo­ser, garder le charme vif d'un récit débridé et naïf, tout en possédant la séduction d'une élaboration extrêmement savante. Et tous ces gens qui se font écho, qui tissent peu à peu une trame musicale et ludique, racontent l'histoire -Charyn, cette triste et merveilleuse quête du paradis perdu, qu'on retrouve dans tous ses livres, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, comme un silence, un horizon.

Salomé, Tristram, Bill, Archie et les autres, sans s'encombrer de psycholo­gie ni de réalisme, surprenants comme des héros de bande dessinée et mysté­rieux comme des ombres de théâtre javanais, ont la force de la tendresse. Ils constituent une famille impossible et rêvée, où tous les amours peuvent coexister, où il n'y a pas besoin d'explication, de justification, où les gestes suffisent, où on se lèche les doigts pour témoigner sa passion, et où on mange des sucreries pour se consoler.

Ils vivent tous, ces personnages­ marionnettes qui deviennent les hau­tes figures d'un rêve d'amour, hors la loi, hors la règle, tranquillement. Ils sont élémentaires comme les couleurs, ils sont improbables, ils miroitent comme nos impossibles souvenirs d'un bonheur. Dans ces chromos ondoyants qui deviennent mises en scène, compositions de force, de mémoires, passe le souvenir de nos larmes. Salomé, l'enfant-femme-sorcière­-nourricière, Bill le tueur qui fait respecter l'ordre mais qui joue, qui est volage et beau, si insaisissa­ble, Shirley le doux Byron, le général rêveur… C'est une famille, bien sûr, qu'on connaît, loin en nous, Darling Bill est un chant d'amour à nos nostalgies, la mise en place d'un monde d'enfance, d'une berceuse lumineuse et gaillarde. Charyn continue à écrire sa mythologie .De quelques personnages, il fait un univers, par contamination, déplacements, mises en abîme, et de ses désirs personnels il crée notre propre nostalgie.

Transmuer ses silences en notre musique, et écrire un roman qui soit une histoire et où l'on sente aussi comment s'organise le matériau même de cette histoire, c'est là la splendeur des grands auteurs. C'est leur nécessaire liberté qu'ils nous offrent. L'imaginaire, c'est ce qui peut nous mener à la Chambre où nous découvrons notre propre liberté. C'est toute la différence avec les best-sellers ou les livres seulement bien fabriqués. Nous avons droit à ce luxe, d'une lecture joueuse, rigolarde, à la fois complexe et directe, comme peut l'être un regard. Alors, comme dit le Stalker, l'écrivain et le lecteur peuvent « pleurer de bonheur » : car ils ont fait advenir leur vérité.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 5 août 1983, p 34.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).