Les nouveaux programmes d’histoire de lycée viennent d’être rendus publics par le SNES, syndicat des enseignants, fort mécontent de l’absence de concertation et de discussion avec un Conseil supérieur des programmes (CSP) dont le fonctionnement est de plus en plus opaque. On craignait en effet le pire depuis les quelques interviews de sa présidente, Souâd Ayada, accordées au Point ou à Causeur, qui laissaient entendre le retour d’une histoire conservatrice dans ses thèmes comme dans ses finalités.

Le résultat est à la hauteur de nos appréhensions. Les propositions de programmes mises en circulation témoignent de régressions majeures et d’un décrochage alarmant vis-à-vis de la recherche historique. Les préposés à l’écriture ont la lourde tâche de procéder à des arbitrages susceptibles de provoquer des frustrations ici et là. Néanmoins, il a toujours été d’usage d’auditionner un minimum d’universitaires spécialisés et de se montrer à l’écoute des associations professionnelles et syndicales, relais importants de la parole des enseignants. Ce ne fut pas le cas pour ces programmes écrits dans la précipitation d’un été pour coller à la réforme précipitée du lycée et, depuis la rentrée, gardés sous embargo.

Le CSP redoute-t-il une nouvelle polémique lors de la publication des programmes ? Les projets en circulation pourraient lui donner raison, car il y a là moult raisons de s’alarmer. On commencera par mentionner la fausse bonne idée consistant à déplacer la Révolution française en début de classe de première alors qu’elle était traditionnellement étudiée en seconde. Une décision justifiée par la volonté de lui accorder plus d’importance en amorce de l’année, ce choix produira sans aucun doute l’inverse car il faut rappeler qu’à l’issue de la seconde 25 % des élèves s’orientent vers les classes technologiques dont les programmes ne seront pas réécrits et encore 5 % dans les classes professionnelles. On a donc une fraction non négligeable des élèves – généralement socialement défavorisés – qui n’étudieront pas la Révolution française – moment politiquement fondateur s’il en est – au lycée.

Décalage

On sait par ailleurs qu’une des demandes les plus pressantes des enseignants concerne la lourdeur des programmes, qui gardent pourtant dans cette nouvelle version un caractère encyclopédique ; des programmes impossibles à terminer autrement qu’au pas de charge. On aura donc beau jeu une fois encore de rappeler la sempiternelle « liberté pédagogique », quand la seule option reste l’abattage de chapitres.

Mais le plus grave est sans doute le décalage manifeste avec le travail historiographique profondément renouvelé ces dernières décennies ; on pense notamment à l’histoire mondiale (présente dans les anciens programmes) ou encore aux approches socioculturelles, aux renouvellements de l’histoire économique et militaire, et plus généralement au souci de la recherche de donner à voir et entendre des acteurs et actrices de l’histoire invisibilisés par le grand récit nationalo-centré : les femmes, les populations immigrées, les gens ordinaires, ces « vous et nous du passé », comme je dis à mes élèves, dont le rôle dans la marche de l’histoire est resté trop longtemps masqué par les « grands personnages ». À l’heure où paraît notamment la belle Histoire populaire de la France de Gérard Noiriel, et deux ans après L’Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, on mesurera le gâchis de ne pas avoir su saisir cette opportunité de s’inspirer de récits alternatifs tout à fait réjouissants.

Soporifique

Il est en outre inquiétant (mais aussi révélateur ?) que des évènements politiques aussi lourds de sens que l’accueil des réfugiés ou le moment « Me Too » n’aient pas éveillé un tant soit peu le désir d’insister sur l’histoire de l’immigration, grande sacrifiée par ces nouveaux programmes de lycée, ou donné l’idée d’accorder une place plus conséquente à l’histoire des femmes. Ce n’est pas faute d’insister sur le sujet depuis des décennies ; à commencer par le travail de Michelle Perrot, marraine de cette édition, qui, dans le cadre du CNP (Conseil national des programmes entre 1989 et 2005), avait œuvré pour l’intégration de cette histoire aux programmes, un travail relayé aujourd’hui par l’association Mnémosyne.

Souâd Ayada annonçait dans Causeur son grand intérêt pour les célèbres manuels Malet et Isaac en vogue au milieu du XXe siècle ; ces programmes lui donneront sans doute une entière satisfaction : l’histoire y est campée sur la France ou l’Europe, elle est politique, évènementielle, lisse et terriblement soporifique. On y trouve encore une expression comme « les grandes découvertes » dont les guillemets ne retirent rien au caractère désuet et méprisant vis-à-vis des peuples plus décimés que « découverts » ; c’est une histoire fatalisée, connue de tous, ne laissant aucun jeu pour la déconstruction de la chronologie consensuelle, pour la variation des focales, ou même pour le travail sur les sources, matière première de l’historien. « L’histoire se raconte », indique le préambule des nouveaux programmes. Certes, mais elle s’écrit d’abord. Elle se débat, s’éprouve et se déguste si tant est qu’on accepte de dévoiler les coulisses de son atelier et de ses artisans. C’est en cela que l’histoire est une discipline au service d’une émancipation par l’esprit critique et non une désolante vulgate maintes fois ressassée qui a toutes les chances d’anesthésier autant les élèves que les vocations pour le métier d’enseignant.

Laurence De Cock

Parution initiale dans Libération, le 10 octobre 2018

De la même auteure, vient de paraître, Dans la classe de l'homme blanc. L’enseignement du fait colonial en France des années 1980 à nos jours