Six cent pages. Ça, c’est déjà dur, en ce siècle où on cherche à nous faire croire que la rapidité fait gagner du temps. Et puis, il faut bien dire, Flaubert­-Sand, ça vous a un côté manuel scolaire pas vraiment affrio­lant. Alors là, l’erreur est totale. Parce que cette correspondance ne sert pas à compléter notre culture générale, mais bien à éviter nos incertitudes. Ce qui est, chacun en conviendra, littéralement indispensa­ble.

La merveille, dans cette corres­pondance, c’est qu’on y entend non seulement les voix de Flaubert et de Sand, ce qui pourrait n’intéresser que les groupies des susdits, mais surtout qu’ils ne cesse de chercher à définir ce qu’est un écrivain ; et que cette question, qu’on pourrait croire ne relever que de l’esthétique, remue avec elle la réflexion politique aussi bien que morale. On a évidemment là affaire à un Flaubert et une Sand intimes, mais cette intimité ne s’occupe pas de secrets d’alcôve, elle ne relève que de la sincérité tâton­nante, de l’échange, du malentendu, et de la vérité qui y glisse. Que faut­-il écrire, et comment, c’est ça sa vie à Flaubert, c’est ça qu’il lui est indis­pensable de ressasser, et c’est cette question qui, avec l énergie de l’in­terrogation politique et le malaise à vivre, fait l’imaginaire et fonde la pratique des deux écrivains.

En 1863, Flaubert n’aime pas ce que Sand écrit. Elle le fait quelque peu ricaner. Mais Sand publie une critique enthousiaste de Salammbô. Il l’en remercie. C’est le début d’une relation qui ne s’arrêtera qu’à la mort de Sand. Elle est sensiblement plus âgée que lui, a choisi de vivre dans sa famille à Nohan, est plus qu’une célébrité, une autorité. Il a derrière lui le scandale Bovary, vit de ses rentes avec sa mère à Crois­set, a quelques amis proches. Flau­bert et Sand vont dîner ensemble aux lundis du restaurant Magny, aux côtés de Sainte­-Beuve, Gautier, les frères Goncourt, d’autres. Ils s’y sentent bêtes ensemble, ça rappro­che. Ils s’invitent l’un chez l’autre, et peu à peu développent une amitié chaleureuse et attentive, que n’atta­quent pas leurs très profondes diver­gences. On peut même dire qu’ils ne s’entendent à peu près sur rien, on peut penser qu’il y a des moments où ils s’énervent mutuellement avec vigueur, et pourtant, ils se prêtent attention et affection. Sand est ten­dre, généreuse, efficace, autoritaire et épouvantablement maternelle. Tu devrais faire de l’exercice, un grand corps comme le tien. Tu devrais tra­vailler moins, t’amuser plus. Excé­dante. Elle aimerait savoir un peu, pas de femmes à Rouen ? Allons donc, hypocrite ! Flaubert, son vice, c’est le débat d’idées. Parfois, Flau­bert agace Sand. Trop, il parle trop et toujours littérature. On peut sup­poser que l’inverse est vrai. Mais ils se supportent, ils s’aiment d’amitié.

Ce qui est très violent dans cette longue correspondance, c’est qu’elle est intime, ça a l’air évident, et pour­tant, ce n’est pas si fréquent d’avoir un aperçu du dedans de la tête des gens, surtout quand en plus on les connaît par leurs œuvres ; dans la tête, il y a ce mélange de sentiments, sensations, idées, préjugés, ré­flexions, il y a la parole du corps et la parole qui se maîtrise, et c’est toute cette très bouleversante matière lan­gagière et sensible qui nous est don­née à entendre. On a une vue sur l’intériorité de citoyens du XIXe siècle, et l’intériorité de deux artistes, d’au­tant plus nue et attachante que treize ans, c’est long, qu’on a le temps de développer la confiance et l’échange de vues, et que ces treize ans sont plu­tôt importants, y compris pour nous. Commencée sous Napoléon III, cette correspondance continue pendant la guerre franco­-allemande, la Commune, et voit les débuts diffi­ciles de la IIIe République. Mais aussi, commencée après Salammbô, elle double la rédaction de l’Éduca­tion sentimentale, puis de la Tenta­tion de saint Antoine, et s’achève sur les débuts tourmentés de Bouvard et Pécuchet, et la mise en chantier de Trois Contes. Ensemble, ils ·parlent de ces événements. Flaubert est coléreux, passionné, il passe son temps à vitupérer et à désespérer. « Est­-on bête, nom de Dieu ! est­-on bête ! » Côté travail, c’est dur, c’est même intenable. Quand il ­écrit l' ’Éducation…" il se plaint d’avoir à par­ler de petits bourgeois qui ne l’inté­ressent pas, qu’il trouve même insupportablement niais. Quand il arrive à la Tentation…, il croit qu’il va pouvoir respirer à retrouver son saint Antoine, mais très vite ça devient dur aussi. Quand il n’écrit pas, évidemment c’est pire. « Dès que je ne tiens plus un livre, ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier. » Et puis, ce qu’il fait, on ne ­peut pas dire que cela soulève l’enthousiasme. Enfin, comme dit Sand, à l’intelligence si aimante, « Réjouis­-toi des injures, ce sont des grandes promesses ­d’ave­nir. » ll est seul et énervé, Flaubert toujours malade, des ennuis aux yeux, à la peau : « Je maintiens que les hommes sont hystériques comme les femmes et que j’en suis un », tour­nure ambiguë, mais c’est sûr, il en est un.

Il a quelques admirateurs, Sand, d’abord, de façon subtilement nuan­cée, et puis Zola, qui lui fait une de ses rares bonnes critiques, mais les autres, c’est l’horreur. Barbey d’Au­revilly, par exemple, carrément l’an­goisse. « On me traite de ­crétin et de canaille... Ces messieurs réclament au nom de la morale et de l’idéal. » Et oui, il n’y a pas de critique sans point de vue sur la vie, tacite ou exprimé. Et les divergences politi­ques, au sens large aussi bien qu’é­troit, sont déterminantes, en ces années troublées. Voyez Zola aussi, « un livre que je trouve très fort , la Conquête de Plassans, par Zola. Il passe inaperçu, pourquoi ? » Il s’est vendu à 1 700 exemplaires en six mois (encore qu’aujourd’hui ce chiffre paraisse correct, ce qui fait rêver sombrement), « et il n’a pas eu un article ». C’est que Zola sonne à gauche, et que Flaubert est insaisis­sable. Contre l’Empereur, contre la République, contre la Commune. En 1871, il gronde. « Je vis encore. Mais je­ n’en vaux pas mieux. Nous sommes ballotés entre la Société de Saint­-Vincent­-de­-Paul et L’Interna­tionale. Ah ! Quelle immonde bête que la foule ! Et qu’il est humiliant d’être homme ! » Humiliant d’être homme. Sand a des vues plus opti­mistes, même si elle est horrifiée par la Commune. Elle le prévient : « Tu vas faire de la désolation et moi de la consolation. » La politique les hante tous deux et tous deux la lient à leur réflexion, leur pratique artistique. Pas de clivage chez eux, tout se tient. On ne parle guère, à l’époque, du rôle de l’intellectuel, c’est pourtant ça qui les agite, leur responsabi­lité sociale d’écrivain. Pour Flaubert, « c’est nous, et nous seuls, c’est­-à-dire les lettrés, qui sommes le Peuple, ou, pour parler mieux, la tradition de l’Humanité ». C’est pour ça que « le suffrage universel {est} la honte de l’esprit humain ». Sand discute peu, elle publie ses convictions ailleurs, dans les journaux, mais elle attaque sur le bon terrain : le terrain artistique. « {Il te manque} une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie. » Pour elle, les choses sont claires. Elle se bat pour la République, pour les pauvres, pour les oubliés ; c’est aussi pour eux qu’elle écrit. Mais de toute façon, elle se sait bête, même si elle est sûre d’avoir raison. Comme diraient sympathiquement les Goncourt, « décidé­ment, j’appellerai Mme Sand une nullité de génie ». De toute façon, elle se pense très ­périssable. Dans cinquante ans… ; bah ! Alors que Flaubert le teigneux, qui ne se reconnaît en rien, est atteint partout, se­ bagarre avec ses propres théories ; s’il ­n’y a pas de place pour le citoyen Flaubert, quel­le est la place de l’écrivain ? « Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est­-ce que le bon Dieu l’a jamais dite, son opi­nion ? » Sancta Simplicitas. Le même écrit à la fois : « Tout m’émeut, me déchire, me ravage. » et : « Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. »

Voilà. Les jours passent, les enfants grandissent, les amis meu­rent, Flaubert pleure. La guerre est là, la Commune emplit de stupeur· Thiers est à la une, cet « étroniforme bourgeois ». Flaubert essaie de se refaire un calme moral en lisant Spi­noza. Sand s’occupe de sa famille, s’amuse. Flaubert n’en finit pas de gueuler, ­de s’indigner, de se sentir mal : « Votre cruchard de plus en plus fêlé.­ Fêlé est le mot juste. Car je sens le contenu qui fuit. » Sand a trouvé les certitudes, Flaubert s’affo­­le dans le malaise.­ « La Commune {est} la dernière manifestation du Moyen-Âge. Notre Salut est… dans une aristocratie légitime, j’entends par là, une majorité qui se compose­ra d’autre chose que de chiffres. » Dans le domaine littéraire, ce n’est pas non plus l’idylle. « Et notez que j’exècre ce qu’on est convenu d’ap­peler le réalisme, bien qu’on m’en fasse un des pontifes. »

Flaubert n’est jamais où il devrait être, où on l’assigne, et il en est déchiré. Sand est paisible. Tourgueniev passe ; Bouilhet n’est plus là, comment peut-on vivre, comment peut­-on écrire ? Pas de réponse ? Flaubert­-Sand est, évidemment, un livre de vacances ; parce qu’il est une mise en crise de nos urgences. Et qu’il est bon de le lire dans la violence du temps devenu « libre ».

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 27 août 1982, p 35.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).