Paris s'agite. Un médecin, un sorcier, fait, paraît­-il, des miracles. On le nomme Nostradamus On est à l'époque troublée qui voit la fin des Valois s'approcher,­ et s'approcher les grandes guerres de religion. Catherine de Médicis rôde au Louvre. La mort attend.

Attention, c'est parti pour la grande aventure ; la vraie, celle qui donne des frissons. Suspense insou­tenable, mais on sait que de toute façon les bons gagnent à la fin, tout le plaisir est de savoir com­ment . Michel Zévaco ou Miguel Zevacoïs est un virtuose du feuilleton populaire, un de ces grands romanciers un peu oubliés à qui on doit le goût de l'histoire intrépide. Zévaco comme Dumas aime d'amour l'histoire de France, mais il l'aime pour ce qu'elle porte de liberté. Lui, Corse, professeur de lettres puis journaliste, polémiste bagarreur et feuil­letonniste, en cette fin de XIXe siècle où il fallait consolider la République, lui, Zévaco, anarchiste superbe, s'est lancé dans le roman populaire pour nous faire vibrer à notre histoire collective.

Zévaco, c'est le panache, dans la grande tradi­tion de l'élégance française, où on préfère mourir sur un mot frappant qu'être sauvé en silence, Zéva­co, c'est l'action affolante, toute en hasards et en coïncidences, Zévaco, c'est surtout une affection débordante pour les sans-grade flamboyants qui vivent comme de beaux diables, et font sonner haut et clair le refus de tout esclavage. Zévaco, autant le dire, on l'aime.

Nostradamus, pour découvrir le monde de Zévaco, est parfait. On en aurait attendu la niaise­rie et la peur devant les fameuses et toujours payantes prophéties du vieux mage, on a une rocambolesque, superbe cavalcade, qui met en scène d'abord Paris, comme toujours chez lui, ce Paris des rues étroites et dangereuses où le guet s'affronte chaque soir avec les coupe­-jarrets, une épopée qui met en action et en friction l'histoire de France officielle et l'histoire selon Zévaco. Alors se rencontrent François 1er, Ambroise Paré, Ronsard, Marie Stuart, Brantôme, mais aussi ses héros à lui, ses vrais chéris, ses créatures, ou celles des figures historiques qui lui semblent le plus favorables à la légende : ainsi de l'énigmatique et terrible Catheri­­ne de Médicis. Document et fiction se mêlent d'indissociable façon, ce qui compte, c'est la vérité de la fiction.

Les héros de Zévaco sont souvent des braves, de fiers bretteurs au verbe haut, comme les Pardaillan, et au cœur tendre. Des naïfs splendides. Ici, le Royal de Beaurevers, enfant né dans un cachot, sauvé par celui qui devait le tuer, Brabant le Bra­bançon, mercenaire touché par l'enfant souriant, « car c'était de la pitié. Il ne le savait pas ». Brabant se laisse tirer les moustaches, essuie une larme, et ne tue pas le­ bébé. Le Royal devient un beau ruffian, qui suit les guerres de François 1er et tire la bourse des passants aux heures creuses. Au Louvre, Catherine veut le pouvoir. Elle veut que son fils, le seul qu'elle reconnaisse pour sien, devienne roi. Elle ­est entourée de son escadron de fer, douze assassins muets, et de son escadron volant, douze belles prêtes à tout. Quant à Nostradamus, dont la mère fut brûlée comme sorcière, il a appris la sagesse en Égypte, auprès des Rose-Croix, et revient se venger. Mais les pouvoirs qu'il détient ne sont pas surnaturels. Savoir nouveau, étonnant, mais qui s'explique.

Zévaco est bien un enfant de cette fin de siècle-là, éprise de rationalisme et toute confiante en la science. Si Nostradamus fait marcher une paralytique, c'est qu'elle n'est paralysée que dans sa tête ; s'il endort les gens, c'est par hypnose ; s'il tire presque de la mort les malades, c'est qu'il sait soigner, diffé­remment. Et puis il y a ce mystère des Rose­-Croix, chez Zévaco tout entier tourné vers la lumière, mais qu'on retrouve comme une sourde interroga­tion chez d'autres écrivains de cette époque, pensez à Bram Stoker, l'auteur du fantastique Dracula, pensez à l'étrange audience du mage Aleister Crow­ley en Grande­-Bretagne. Nostradamus pour Zévaco est le triomphe, non de l'inexplicable, mais de la science ; et même occulte, la science reste maîtrisa­ble. Il n'y a pas de mystère, tout doit servir au bon­heur et à la libération de l'humanité.

Nostradamus y concourt, ce qui le perd et en fait une grande figure tragique, c'est qu'il met son immense savoir au profit de sa vengeance. Il n'est qu'un homme. Nostradamus s'affronte à Catherine, la manipule, pendant que le Royal de Beaurevers (le beau revers, c'est une feinte d'escrime qu'il a mise au point) mène ses amours tambour battant­. La mort menace, mais on ne peut qu'aimer le Royal et sa fiancée qui l'accompagne au supplice comme à une noce. Le livre grouille de petites gens, truands, ribaudes grands seigneurs, ce qui comp­te, c'est l'allant de l'aventure, bride abattue, tou­jours plus fort, et le souffle de toute cette folle histoire : qui est bien sûr histoire d'amour. Nostradamus vient venger son bonheur écrasé, il cherche à communiquer avec l'esprit de sa femme morte, son amour. Le Royal ne pense qu'à sa douce et fière, il est prêt à toutes les prouesses pour elle. Son gang de quatre affreux sympathiques ne vit que par lui, il est leur Royal à eux, leur raison de vivre.

Amour toujours et fracas de sentiments et pas­sion d'un pays libre sans roi, sans faux dieux, Zéva­co est proche de Hugo par ce qu'il raconte et par ces grandes saccades noir et blanc de son style,­ Zévaco est proche aussi de ce qui sera plus tard le surréalisme, non pour le goût de la folie mais par son abandon à la toute puissance de l'amour et de la liberté. L'amour est leur force à tous ces héros énormes et séduisants, un peu Fracasse un peu d'Artagnan, merveilleux clichés, et l'amour est pour eux liberté, est ce qui fait tomber leurs préju­gés et leurs contraintes mentales. Nostradamus aime Marie, il sait que Marie l'a trahi, il arrive par la puissance de son amour à savoir encore plus fort que ce n'est pas possible. Il passe par-dessus l'évi­dence. Il est libre. Comme sont libres tous ces fous qui galopent à travers les pages de Zévaco, farouches­ et­ généreux, qui n'acceptent d'ordre de personne et ne respectent certainement­ pas le roi ou Ignace de Loyola sous le prétexte futile qu'ils sont au sommet de toute hiérarchie. Quand le Royal rencontre le roi, dont il sait qu'il a menti, il trouve qu'être le roi est une circonstance aggravante.

C'est peut­-être ça, une des définitions possibles du roman populaire : une histoire d'amour, et l'his­toire en marche. Et il n'y a pas d'invention, mais un bonheur.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 7 janvier 1982, p 31.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).