Au siècle dernier, des fées s’étaient penchées sur le berceau de Libération. Tout un vol d’ex-maoïstes soutenant un vieux philosophie et homme de lettres bigleux. Au temps de sa jeunesse remuante, le quotidien avait trois ans lorsque les militants de la RAF furent retrouvés « suicidée » dans leurs cellules, Libé titrait « La mort d’Ulrike Meinhof : un crime d’État ». Au même moment, éditeur historique de toutes les extrêmes-gauches, François Maspero écrivait : « Ce système est plus oppressif, plus écrasant, plus menaçant que jamais. Ce n’est pas parce que, à certains moments d’une lutte commune, nos chemins ont divergé, ce n’est pas parce que nous continuons à espérer, envers et contre tout, qu’il y a d’autres formes de lutte pour triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe aujourd’hui que nous ne gardons pas intact le souvenir de notre camarade Ulrike Meinhof, malgré toutes les abjectes calomnies de la presse [1]. »

Un demi-siècle a passé. Tout n'a pas changé. Le système est plus oppressif, plus écrasant, plus menaçant que jamais – au moins pour celles et ceux qui le subissent. N'ont pas non plus changé les abjectes calomnies de la presse. Ainsi l'édito par lequel le directeur de Libération explique pourquoi ce quotidien a « consacré deux pages aux souvenirs de Jean-Marc Rouillan » : parce qu'il « nous » a semblé qu'il était important, précise Joffrin, de se demander comment les « défenseurs d’une cause », des « militants convaincus d’œuvrer pour l’humanité », sont « passés à la violence armée » [2].

En directeur (qui donne la direction), Joffrin ne pouvait laisser ces questions sans une réponse claire. D'autant que la lecture de l'article, précis, pondéré, rédigé par Jean-Manuel Escarnot, correspondant de Libération à Toulouse, pourrait, à l'évidence, justement, laisser penser. Pour être sûr que ses lecteurs abordent correctement le récit de son employé, Joffrin entrelarde ses premières phrases de quelques indices subliminaux : « terrorisme », « assassins », « “exécutions” humainement injustifiables et politiquement absurdes », « effroi et dégoût dans la société », « saga sanglante » – de cette dernière formule a été tiré le titre de l'article, assez peu représentatif, pour le moins, du contenu.

Si l'on suit bien, tâche délicate, la pensée de Joffrin, fil sinueux, le patron de presse a découvert « dans la préface du livre, un détail qui ouvre une piste : il s’agissait “de triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe” ». S'agit-il d'un propos de Rouillan ? Non. De son préfacier ? Non plus. Il s'agit d'une citation de François Maspero, du temps où Libération qualifiait la mort d’Ulrike Meinhof de « crime d’État ». C'était en mai 1976. Action directe ne sera fondé qu'un an plus tard. Peu importe. Joffrin poursuit : « À cette époque, l’Allemagne venait d’être gouvernée par Willy Brandt, opposant historique à Hitler. Le même était donc le fourrier du nazisme ? Absurde, évidemment. » Évidemment.

Si François Maspero avait écrit en 1976 le texte cité, on le trouve édité dans la « Note de l’éditeur » donné au recueil des Textes des prisonniers de la Fraction armée rouge et dernières lettres d’Ulrike Meinhof qu’il fait paraître dans sa maison d’édition en 1977. Il précise que ce livre répond à la demande de trois autres militants de la RAF, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, souhaitant faire la preuve par là que leur camarade ne s’est pas suicidée mais fut assassinée. Avant que le livre paraisse, les coauteurs ont été à leur tour retrouvés « suicidés » dans leur prison. C'était le 18 octobre 1977. Le mois précédent avait eu lieu l'enlèvement de Hanns-Martin Schleyer, PDG de Daimler-Benz depuis les années 1960, responsable de plusieurs organisations patronales allemandes et ancien cadre du parti nazi. Le 19 octobre 1977, la presse reçu le communiqué de la RAF annonçant l'exécution de Schleyer.

En conclusion de la courte note où Maspero évoque en même temps sa proximité et sa distance avec la lutte armée, il affirme que, « dans leur logique », les prisonniers de la RAF sont sortis victorieux : d’avoir poussé les représentants de la loi à se mettre hors les lois et d’avoir ainsi démasqué le « vrai visage de la violence d’État » à l’œuvre dans une démocratie qu’ils « n’hésitaient pas à appeler “fascisme” ».

L'âme de l'argumentaire de Joffrin, car il y en a une, est sa foi dans l'ordre du monde. Le directeur a beau citer Orwell, c'est en élève de La Palice et de Pangloss qu'il psalmodie. La démocratie est la démocratie. La dictature est la dictature. La liberté est la liberté. Vouant aux gémonies ceux qui doutent de ces vérités, tous des hérétiques et des violents, autrement dit, des terroristes.

Un demi-siècle a passé depuis la naissance de Libération. Où bien des choses ont changé.

(Ce que Jean-Marc Rouillan fait aux médias. Premier volet. À suivre…)

Thierry Discepolo

Du même auteur, sur le même sujet, lire les préfaces aux livres de JMarc Rouillan : Dix ans d'Action directe ; Je regrette ; Je hais les matins ; Paul des Épinettes et moi ; De mémoire-2 ; De mémoire-1.

Notes

[1] Extrait de la préface à JMarc Rouillan, Dix ans d'Action directe.

[2] Le texte intégral de cet édito est en ligne dans le dossier de presse de Dix ans d'Action directe.