En dehors de quelques journalistes octogénaires et de quelques historiens spécialistes de cette période, qui se souvient vraiment de Félix Gouin, de Paul Ramadier, de René Pleven, de Pierre Pflimlin, Joseph Laniel, Henri Queuille, Maurice Bourgès-Maunoury, René Mayer, Félix Gaillard, Edgard Faure, Guy Mollet, qui parle encore des partis dont ils étaient les caciques, qui s’intéresse à la politique des gouvernements éphémères et cafouilleux dont ils furent les chefs respectifs ? Tous furent portés au pouvoir par les circonstances, les péripéties d’un jeu politicien douteux et le soutien d’une presse d’argent. Tous étaient imbus de leur importance, tous se sentaient l’âme d’un sauveur de la République. Tous ont géré sa décomposition. Il en ira de même pour la clique macronienne.

Le dernier demi-siècle en effet aura été marqué par l’irréversible liquéfaction (qui fut aussi une liquidation) d’une société française, assez représentative en cela de l’ensemble du monde occidental et en particulier de sa composante européenne. Cette dissolution a été en fait la conséquence de l’engloutissement de la France (et des autres pays « alliés » des États-Unis) sous le flot hégémonique de la puissance américaine. Les pays européens, sortis exsangues de la Seconde Guerre mondiale, n’ont pu redémarrer qu’avec l’aide intéressée du capitalisme yankee. Au prix d’une abdication progressive, sous couvert d’« indéfectible amitié », de toute volonté de résistance à ses visées impérialistes. De Gaulle fut sans doute le dernier des grands hommes d’État européens assez lucides pour comprendre à quoi conduisaient la soumission à la suprématie du dollar et l’acceptation enthousiaste par les pendus de la corde qui les soutenait. Mais de Gaulle était un irréductible idéaliste convaincu que les valeurs qui aimantent les consciences humaines étaient plus fortes que celles qui se négocient à la corbeille. En l’occurrence il sous-estimait gravement la séduction que le matérialisme économique américain pouvait exercer sur un peuple européen où la croissance faisait monter en puissance socialement et politiquement les classes moyennes, porteuses d’un idéal médiocre de gaspillage ostentatoire et d’hédonisme sans frein. Ces populations jeunes, avides, jouisseuses et narcissiques renvoyèrent finalement de Gaulle et autres vieux birbes à la rédaction de leurs mémoires, pour s’adonner sans retenue à cette américanolâtrie qui n’a cessé d’être le corrélat politique, économique, culturel et moral de la mondialisation capitaliste, en occident comme ailleurs.

En quelques décennies le processus s’est emballé. Il n’y a plus désormais de digue pour le contenir. Depuis ces dernières décennies, ce que nous vivons, c’est le déploiement sur le plan conjoncturel et événementiel, à l’échelle nationale ou continentale, des choix structurels fondamentaux que le système capitaliste a imposés au monde occidental et au-delà. Il ne s’est passé quasiment rien d’autre que cette éclosion successive des germes fécondés par la copulation continue des sociétés européennes avec l’étalon économique et politique américain, à telle enseigne que pour certains penseurs de la modernité, le triomphe planétaire de ce modèle marquerait la « fin de l’Histoire ». En d’autres termes, l’Occident ne serait plus qu’une vaste fabrique de mannequins interchangeables.

La seule réelle nouveauté, c’est que les dégâts causés par le capitalisme dans tous les domaines sont devenus tels, si visibles et si effrayants, qu’il y a de moins en moins de gens pour s’en faire les zélateurs inconditionnels, comme en témoigne, entre autres indices, la diffusion de la posture écologiste (du type, en France, d’EELV) qui demande à être comprise comme l’expression ambigüe à la fois d’une opposition de principe aux seuls « excès » du capitalisme et d’un refus de le combattre à sa racine. Cette contradiction éclate partout, pas seulement chez les écologistes petits-bourgeois. Les classes populaires s’y sont laissé enfermer sans recours. Quant à la bourgeoisie dominante, elle ne sait plus comment s’en dépêtrer. C’est là un vrai danger pour l’oligarchie qui découvre qu’elle a réchauffé une vipère en son sein, un être reptilien qui se prosterne devant la puissance de l’argent, au nom de l’efficacité, tout en pinaillant sur la pureté des moyens d’en gagner, au nom de la moralité. Mais où va-t-on si on se met à mélanger l’eau et le feu, les affaires et le respect de l’environnement humain ou naturel ?

Le macronisme, c’est cela : le miroir du siècle, l’expression, parmi d’autres, d’une civilisation en panne, vidée, à bout de souffle, enlisée, qui ne peut plus que s’exhorter elle-même, à coups de vains slogans, à se remettre « en marche », qui ne sait plus enseigner à ses enfants que la vieille antienne « enrichissez-vous », en se gardant bien de préciser qu’on ne peut jamais accroître son capital qu’aux dépens des autres, au détriment de la nature et au mépris de soi-même, comme toute l’Histoire, des individus et des peuples, en porte témoignage.

Bref, le macronisme, ce n’est que cela : le reflet d’une époque sans principes et sans substance, quelque chose comme l’apogée de la médiocrité, l’acmé de la culture moyenne, celle d’une petite bourgeoisie enfoncée dans son égoïsme incurable, son infantilisme prolongé et sa vanité risible, une population qui, depuis des décennies, s’aveugle et se ment sur tout, y compris sur elle-même, sur son passé, son présent et son avenir, et dont l’existence est d’ores et déjà vouée à l’Insignifiance et à l’Oubli.

Le macronisme : une marche triomphale ? Non, plutôt un convoi funèbre.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juin 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).