Ah ! la douce tristesse des vies ratées ! Tchékhoviens, ô combien, les rêves manqués, et la nostalgie. Terriblement russe, quoi. Violons, samovars, tous ces grands enfants. Ah ! agaçant ! Tchekhov s'est beaucoup évertué à affirmer qu'il n'était pas un fin interprète d'une petite musique gracile et touchante, mais que son théâtre était drôle. Qu'il écrivait des comédies. Combat perdu. On continue à s'émerveiller devant l'évocation en demi-teintes d'âmes blessées. Évidemment, comme dit le proverbe hongrois : « Si tu croises quelqu'un qui te dit que tu es un cheval, tu ris, si tu en croises un deuxième qui te le répète, tu t'inquiètes, si tu en croises un troisième qui te le réitère, alors va t'acheter une selle et un mors. »

Pour être aussi largement partagée, cette version commune de Tchekhov doit bien avoir quelque vérité. Et, de toute façon, il nous manque en général le recours au texte original, pour vérifier un peu si la traduction n'infléchit pas trop souvent du côté de la mélancolie feutrée. D'une vérité : partielle, et un peu trop confortable.

Avec les nouvelles rassemblée sous le titre Le Violon de Rotchild, il nous est permis de lire un Tchekhov quelque peu plus nerveux et contradictoire que ce à quoi le réduit sa légende. Tout d'abord, la traduction, inédite, en est passablement saisissante. Ensuite, le choix des textes, sans entrer en totale contradiction avec ce qu'on croit savoir du monde tchékhovien, le fait résonner autrement que sur le registre de la seule complainte. Bien sûr, il y a là beaucoup de douleur et d'horreur. Mais, précisément. Douleur et horreur. Sans adoucissement.

Ici, et sans doute aucun, la traduction, brutale, familière, tout en sautes de tonalité, juxtaposant le populaire et le classique, froissant si bien nos habitudes qu'elle nous oblige à lire à cru, et à neuf, y est pour beaucoup. Tchekhov met à mal les clichés slaves. Rien de romantique là-dedans, mais de brèves histoires qui disent, avec une très grande précision de vision, et une folie contrôlée dans les dialogues, la neige, la nuit, mais la neige et la nuit hallucinée de la misère, et des peines. On ne soupire pas, on peut être au bord des larmes ; Tchekhov est cruel, car il dit la cruauté d'existences singulières, en un temps déterminé. La beauté de ces nouvelles, dont on peut néanmoins regretter qu'elles ne soient pas datées, ce qui empêche d'apprécier comment leur champ s'est élargi, comment leur langue a bougé, tient à la fois à leur sécheresse, et à ce qui, souvent, les dresse, comme une tension, vers une compassion si grande qu'elle semble un éveil spirituel, sans pour autant en diluer la violence, et la vitalité. Si « loin, au fond, là-bas, c'est la nuit et la peur », celui qui écrit écrit « comme ça, pour sa consolation ». C'est ce double élan qui donne aux larmes leur vertu de vérité et de refus. Alors, on comprend cette phrase splendide et bouleversante que Tchekhov écrivit dans une lettre : « J'ai passé ma vie à tuer l'esclave en moi. »

Ces nouvelles montrent l'esclave, et la liberté, qui brille par son absence. Parce que l'art, ce n'est pas exactement fait pour se distraire un brin ; c'est peut-être bien destiné à nous aider à tuer, nous aussi, l'esclave en nous, y compris celui qu'on ne soupçonnait pas.

Évelyne Pieiller

Journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture ») depuis 2012, Évelyne Pieiller donnait dans les années 1980 et 1990 une rubrique à Révolution, ancien hebdomadaire du PCF. Il s'agissait le plus souvent de musique, surtout de rock, mais aussi de littérature. Pas de la littérature pour passer le temps mais plutôt pour ne pas le laisser passer. De la littérature qui parle d'oppression, mais pas comme un drame ; et du peuple, mais pas comme une forme d'orientalisme. Ce texte est paru dans Révolution le 16 janvier 1987, et le recueil de nouvelles de Tchekhov dont il parle venait de paraître, traduit par André Markowicz, aux éditions Alinéa.