Depuis la naissance même de la République, au mépris de ses propres principes originels d’égalité et de justice, les classes populaires ont été, en effet, écartées des instances législatives. Par toutes sortes de dispositions, dont l’étude historique est riche d’enseignements sur la scélératesse des classes dominantes de toute époque, la République a été accaparée et régentée, au nom du peuple tout entier, par des minorités privilégiées, riches principalement de capital économique, mais aussi de capital culturel. Les carrières parlementaires ont toujours été réservées aux nantis, aux propriétaires, aux notables, aux « capacités », aux « élites », pourvu qu’ils fussent de sexe masculin. Malgré l’octroi du droit de vote aux femmes à la Libération, les choses n’ont pas beaucoup changé pour le reste.

Le suffrage universel, tel que l’organise la loi électorale, est en réalité un filtre qui permet de faire élire des riches par des pauvres, des instruits par des incultes, des possédants par des dépossédés, des notables par des petites gens et des conservateurs par des progressistes. Par le biais de l’âge, du sexe, du cens, du diplôme, de la résidence, etc., les classes possédantes se sont toujours arrangées pour neutraliser le défaut majeur, à leurs yeux, de la démocratie : permettre aux classes populaires, qui constituent au demeurant le plus vaste électorat, d’accéder au pouvoir.

Il y a fort peu de monde en France, y compris « à gauche », parmi les hérauts patentés de la démocratie, pour s’étonner encore que, dans toute l’histoire de la République, les classes populaires n’aient pratiquement jamais été représentées dans le système parlementaire d’une façon conforme, quantitativement et qualitativement, à leur sociologie effective, ce qui est un comble dans un régime qui se proclame « démocratique ».

Il y a encore moins de monde pour comprendre clairement que la falsification constante du suffrage universel a été et reste le meilleur moyen de gérer, derrière une façade de démocratie politique formelle, indispensable à la légitimation du pouvoir de la bourgeoisie, un monstrueux déni de justice et d’égalité en matière de démocratie économique et sociale. Réserve faite de la victoire du Front populaire (1936) et du rayonnement du parti communiste à la Libération (1946), le système électoral français en vigueur aux différentes époques, n’a cessé de transformer les urnes, au niveau local et régional, comme au niveau national, en miroir déformant de la réalité sociale. Et à défaut de l’« extinction du paupérisme » dont rêvait le jeune Louis-Napoléon, la bourgeoisie française, grande dispensatrice de leçons de démocratie, a fort bien réussi à réaliser l’« extinction du populaire ».

C’est ce que vient nous rappeler fort opportunément, chiffres à l’appui, une étude du sociologue Patrick Lehingue [1]. Il est savoureux et édifiant d’apprendre, par exemple, qu’en 1981, lors du retour au pouvoir des socialistes et de leurs alliés, « l’Assemblée de gauche alors élue comptait moins d’élus ex-ouvriers ou employés (31 soit 6,4 % des députés) que l’Assemblée de droite sortante (44 soit 9 %) » et qu’« à l’Assemblée nationale élue en 2007 on ne comptait pas plus de trois anciens ouvriers et sept anciens employé(e)s, soit un niveau de représentation des classes populaires au Palais Bourbon (1,7 % du total des élus) régressant au niveau de 1885. En 2012, la victoire de la “gauche” aux élections législatives ne modifie plus ce processus d’extinction de toute représentation des milieux populaires au plus haut niveau (12 députés ex-ouvriers ou employés élus, 2,1 % des représentants, soit un coefficient de sous-représentation quasiment égal dans une Assemblée de droite ou de gauche). In abstracto, une représentation statistiquement “parfaite” aurait dû assurer aux agents issus de ces groupes sociaux près de 290 élus (166 employés, 124 ouvriers) ».

Patrick Lehingue n’est évidemment pas le premier à dénoncer l’imposture démocratique bourgeoise. On n’a cessé de le faire depuis le XIXe siècle, même si la science politique officielle s’est employée à la justifier, à l’avantage de nos élites républicaines et de nos enseignants socialisants, les plus fervents amis du populaire sur le papier des tracts électoraux.

Mais à ce rappel bienvenu de faits bien établis, la démonstration du sociologue a l’originalité d’associer un emprunt judicieux à la théorie publiée en 1970 par le socio-économiste américain Albert Hirschman, qui distinguait trois types de rapports des individus aux institutions et aux organisations censées les représenter (qu’ils soient employés, administrés, consommateurs, citoyens, etc.) : Exit, l’abstention (ou le retrait) ; Voice, la protestation explicite ; Loyalty, la fidélité. Patrick Lehingue a donc appliqué cette typologie aux principales postures que les classes populaires actuelles semblent avoir adoptées par rapport au jeu politique tel qu’il se joue traditionnellement dans notre « démocratie », où il se réduit, en vertu du consensus républicain régnant, à des affrontements de personnes pour l’alternance au pouvoir de deux camarillas à la fois concurrentes et semblables.

Comme on peut le vérifier à chaque nouvelle élection, y compris les plus récentes, le parti de l’abstention (Exit) est bien devenu le premier parti de France, celui où se réfugient de préférence les électeurs populaires, ceux qui, n’attendant plus rien d’un jeu qui les exclut, décident de s’en exclure eux-mêmes et de sanctionner par défaut un régime libéral confisqué par la bourgeoisie grande et petite.

La posture de la protestation (Voice) semble profiter toujours plus au Front national, qui capitalise les mécontentements les plus divers (chômage, précarité, concurrence pour l’emploi, déclassement, xénophobie, etc.).

Enfin, la posture de soutien fidèle (Loyalty) envers la droite républicaine et le parti socialiste reste caractéristique de la minorité populaire la plus aliénée politiquement, celle qui préfère endurer l’injustice plutôt que le désordre et qui continue à faire confiance, contre tout bon sens, à un système qui l’exploite, la gruge, la méprise… et ne parvient même pas à éviter le désordre.

Ce n’est pas le moindre mérite de l’article de Patrick Lehingue que de nous aider à analyser en termes d’« habitus » et de « stratégies de classe » l’état actuel d’un champ politique dont la vision est habituellement brouillée et faussée par la politologie médiatique et les commentaires partisans.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mai 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Notes

[1] Patrick Lehingue, « Les classes populaires et la démocratie représentative en France : Exit, Voice ou Loyalty ? », Savoir agir, mars 2015