— Sans même remonter aux barbons de Molière, on déplorait déjà, m’a-t-il dit, la mauvaise éducation des enfants à l’époque où les parents, et même les grands-parents des enfants actuels étaient eux-mêmes en bas âge, dans les décennies 1960 à 1990, quand on ne pouvait pas encore incriminer l’influence délétère des claviers, des écrans et des réseaux sociaux. Si donc on soutient que l’éducation va se détériorant, il importe d’ajouter que le mal vient de loin et les éducateurs désenchantés d’aujourd’hui seraient bien inspirés de s’interroger honnêtement sur la nature d’un processus manifestement plus subi que voulu, et sur le rôle exact qu’ils ont joué personnellement dans cette incessante montée de ce qui n’est, somme toute, qu’un des multiples aspects de l’anomie sociale propre à notre temps.

— Gageons, a poursuivi M. Bergeret, qu’à l’exception d’une poignée de chercheurs sérieux on ne verra pas grand monde se mobiliser sur ce thème, car on pressent jusqu’où peut conduire une problématique de ce type, si on la développe avec une rigueur suffisante. D’abord à la confirmation de ce que les grands historiens et sociologues, tous matérialistes au moins méthodologiquement, n’ont cessé de réaffirmer, chacun à sa façon : que le mouvement historique à grande échelle et de longue durée, même s’il fait une place à l’initiative individuelle et à la spontanéité subjective, relève plus fondamentalement de l’émergence et de la combinaison de facteurs objectifs qui dépassent généralement la capacité d’analyse et de prévision des acteurs. Ceux-ci, comme y insistait Spinoza, sont tout pareils à des ivrognes convaincus d’agir et parler librement alors qu’ils sont de toute évidence sous l’empire de l’alcool. Autrement, il faudrait tirer cette conclusion choquante que tous ces braves parents qui déplorent la mauvaise éducation des enfants ont délibérément, en toute connaissance de cause, saboté l’éducation de leurs rejetons. Non, il est plus raisonnable de penser, après Marx et Engels, que les humains font leur propre histoire, mais sans savoir exactement ce qu’ils font. Car un système de domination sociale tend toujours à favoriser, à tous les niveaux, pour les besoins de sa propre reproduction, la bêtise, l’aveuglement et la passivité de ses agents plutôt que leur intelligence et leur volonté éclairée.

— Au lieu de sombrer dans la déploration rituelle, continua-t-il, les parents de notre époque devraient donc réfléchir aux causes profondes pour lesquelles la mécanique sociale, avec la régularité obstinée d’un rouleau compresseur, ne cesse de reproduire, génération après génération, à quelques variations conjoncturelles ou géographiques près, le même modèle infirme, défectueux et foncièrement raté d’être humain, un homo vitiosus qui n’est en fait que l’incarnation de l’homo œconomicus capitalisticus, le plus lointain et le pire des descendants de cro-magnon.

— Si je vous entends bien, ai-je dit à M. Bergeret, vous êtes en train de me rappeler qu’en bon matérialisme historique il convient de relier la mauvaise éducation des enfants à tous ces processus de décomposition et de désagrégation observables dans tous les domaines sans exception : le pillage de la nature va de pair avec le massacre des ressources humaines ; la pollution de l’environnement s’accompagne du pourrissement des consciences, et les dénis de démocratie et de justice caractérisent le fonctionnement des entreprises comme celui des familles et des nations. Ce qui signifie que les phénomènes de régression forment un tout comme autant d’effets découlant, dans les situations empiriquement les plus diverses, d’une cause structurelle profonde et constamment agissante : le triomphe du fétichisme de la marchandise et l’engloutissement implacable par les sables mouvants du marché capitaliste de tous les aspects publics et privés de la vie sociale.

— Pour aller vite, on pourrait dire, ai-je poursuivi, que les parents élèvent mal leurs enfants pour les mêmes raisons de fond qu’ils ont été eux-mêmes mal élevés, c’est-à-dire façonnés à ne respecter que la force, à ne suivre que leurs désirs nombrilistes, à accepter sans se révolter une existence rabougrie faite d’occupations aliénantes et de divertissements avilissants, à ramper sous le knout de la finance, à ne vivre que pour le fric, la frime et la fesse, à élire et réélire des maffias politiques, à se prosterner devant des idoles médiatiques, à tolérer les inégalités et les injustices, bref, à tout abdiquer, même l’honneur et la dignité, et à vivre en tartufes ou en schizophrènes ou, si l’on préfère, en petits-bourgeois.

— Décidément, m’a dit M. Bergeret en souriant, c’est un plaisir de causer avec vous. À quelle époque archaïque avez-vous donc été éduqué ?

— À une époque où on avait encore la naïveté de croire que la barbarie et la bêtise pouvaient être combattues par un surcroît de cœur et d’intelligence mais renforcé d’une solide organisation politique. Nous sommes encore quelques-uns à vouloir conserver cette naïveté-là.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'avril 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).