Pendant des siècles, de grandes idéologies philosophiques et religieuses avaient, pour le meilleur et pour le pire, chapeauté le monde occidental, pesant de tout le poids de leurs banquises et de leurs glaciers symboliques sur l’esprit des humains, alimentant de leurs eaux de ruissellement intarissables, la réflexion et la sensibilité, la volonté et l’imagination des peuples, servant de matrice à toutes les productions culturelles, régulant, encadrant et structurant les sautes de la raison et les fluctuations du cœur. Depuis les amoncellements immémoriaux des croyances archaïques en de multiples transcendances, des fleuves d’idées et de sentiments irriguaient les territoires mentaux des générations successives, se ramifiant à l’infini jusque dans les plus secrets replis des mentalités collectives et du psychisme personnel, et imprimant par là même à leur histoire un sens que des siècles de foi semblaient avoir fixé pour l’éternité. Et puis, à une époque relativement récente (à l’échelle historique, s’entend), au tournant des années 1600-1700, voire des années 1500, les premiers craquements se firent entendre et les premières fissures apparurent, annonciatrices de la débâcle prochaine. Sous l’éclat renaissant du rationalisme classique et de la philosophie montante des Lumières, le souffle décapant de la pensée critique commença – encore une fois pour un meilleur et pour un pire inextricablement enchevêtrés – à saper les montagnes de glace, à mordre dans la banquise du sens, d’abord pour la rogner timidement, ensuite voracement pour en arracher des pans entiers.

À la grande fracture religieuse de la Réforme succéda le séisme de la Révolution avec ses répliques dévastatrices. Celle-ci, croyant rompre définitivement avec l’obscurantisme de la pensée magique, entreprit de laïciser les cultes traditionnels et de sacraliser une mystique nouvelle : celle de la Raison absolue et de sa promesse de Progrès (scientifique, économique et social) illimité. Le XIXe et le XXe siècles virent à la fois le triomphe de cette nouvelle incarnation du Sacré – sous la double espèce du libéralisme (l’idolâtrie de la Propriété privée et la fétichisation de l’Argent) et du socialisme (le messianisme prolétarien) – et son effondrement sous l’effet de ses propres contradictions.

Au cours des dernières décennies, nous avons pu assister, sous la forme de « la crise », à l’accélération de la dislocation de la grande banquise idéologique libérale et socialiste et de la fonte du sens. La « civilisation occidentale » est désormais brisée en d’innombrables morceaux, tels des icebergs dont l’importance s’amenuise à mesure qu’ils dérivent au gré des courants sur l’océan du non-sens, sans unité doctrinale, sans cohérence méthodologique, sans consistance éthique, sans cap et sans boussole – ou plutôt dans la seule direction imposée par le courant principal du système, pardon, son ''main stream' : la mondialisation du capital économique, la financiarisation universelle des rapports sociaux et la marchandisation intégrale de la vie humaine.

Nous nous sommes affranchis des puissances naturelles déguisées en divinités, des dogmes étouffants camouflés en vérités ontologiques, des despotismes ancestraux travestis en morales, pour flotter libres comme des glaçons dans un pichet d’eau tiède. Et nous proclamons crânement que, « nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », sans même réaliser qu’en fait, nous autres occidentaux (et sans doute d’autres avec nous), nous sommes déjà morts – ou, si l’on préfère, fondus et liquidés.

En vérité, ce n’est pas tant le sens qui a fondu que la volonté d’en instituer un, commun à tous, et corollairement la foi en une Raison universelle (raison qui reste à construire puisqu’elle n’a encore jamais véritablement régné). Le ou plutôt les sens désormais pullulent, dérisoirement, dans une effervescence de bulles qui s’échappent et crèvent au hasard de nos engouements, de nos émotions, de nos modes, bref, de nos dérives en foules solitaires. L’éclectisme du Multiple, le relativisme de l’Autre, c’est parfois beau ou excitant, mais c’est vide, au moins autant que le monolithisme de l’Un et la passion du Même sont stérilisants. Et les deux extrémités finissent par être également pousse-au-crime.

C’est pourquoi, ceux qui parlent de décroissance, parlent, me semble-t-il, non pas de quelque aberrante entreprise de restauration de l’ancienne banquise irréversiblement détruite (et c’est, à certains égards, tant mieux) mais d’une démarche de pensée et d’action qui, si elle était massivement adoptée, aurait une chance de redonner un sens, relatif mais opératoire, à l’aventure humaine – si cela est encore concevable.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de novembre 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).