Et il explicita sa réponse en rappelant que la critique du capitalisme peut se développer à partir d’un point de vue de gauche, qui tend habituellement à mettre l’accent sur les graves inégalités sociales, ou à partir d’un point de vue de droite, qui se focalise traditionnellement sur le déficit de spiritualité et de sens lié au culte de la puissance matérielle et à l’affaissement de toute transcendance.

Pour être tout à fait pertinent, le rappel de cette opposition aurait dû préciser qu’elle renvoie à l’état actuel du champ politico-intellectuel marqué, depuis les années 1980 en France, par une évolution dont les causes profondes sont bien connues et qui a conduit à une bi-polarisation à l’anglo-saxonne de notre système politique. On beau savoir et répéter que cette évolution a vidé de son véritable contenu de classe la vieille opposition entre la « gauche » et la « droite », on continue à utiliser les deux étiquettes pour désigner les deux versions interchangeables d’une même politique de gestion de l’ordre capitaliste mise en œuvre alternativement par les différentes fractions, grandes et petites, d’une bourgeoisie viscéralement acquise au régime.

Que mon estimable collègue sociologue me permette de lui faire remarquer que, dans ces conditions, le seul fait de continuer à parler d’une « critique de droite » et d’une « critique de gauche » revient à entériner l’idée que, moyennant un supplément de spiritualité (mais encore, plus précisément ?) pour les uns ou un supplément d’égalité (mais sous quelle forme ?) pour les autres, le capitalisme pourrait regagner, avec ce qui lui fait défaut, l’approbation de tous. C’est là la substance même du mirage réformiste, et nos politiciens ne se disputent plus que sur le dosage respectif des deux ingrédients de la mixture.

Mais la vraie question n’est plus de savoir s’il faut critiquer le capitalisme d’un point de vue de gauche ou d’un point de vue de droite, c’est-à-dire, dans le contexte actuel, de savoir si on peut faire ouvertement et cyniquement la politique voulue par le Capital ou bien si, et combien, on doit la parfumer d’un arôme de solidarité, la saupoudrer d’un zeste de justice sociale, pour rester au goût des masses populaires. La seule question sérieuse qui se pose désormais, dans les faits sinon dans tous les esprits, c’est d’en finir avec la domination du Capital et d’instaurer une démocratie réelle et non plus de façade.

Il est devenu oiseux de reprocher encore et encore au capitalisme son manque d’égalité ou de spiritualité (il a manqué et manquera toujours cruellement des deux à la fois). Il convient en revanche, de façon plus radicale, de critiquer son existence même, et de dénoncer la niaiserie sociale-démocrate qui consiste à croire, envers et contre toutes les preuves du contraire, que le capitalisme est susceptible d’être réformé, amendé et humanisé. Tant que cette comédie réformiste persistera, la tragédie capitaliste se poursuivra. Quelle que soit son efficacité économique, elle-même plus que contestable, le capitalisme est par essence irrémédiablement inhumain. Il ne sait que détruire, aliéner et asservir. Il est plus dévastateur à lui seul que les sept plaies d’Égypte réunies. Ceux qui n’en sont pas encore totalement convaincus sont soit des gens ignorants soit des gens qui ne veulent pas savoir ce qu’ils savent. Il y en a beaucoup, spécialement dans les classes moyennes, et c’est ce qui jusqu’ici a sauvé le capitalisme de l’effondrement définitif.

C’est pourquoi il n’y a pas de tâche plus urgente, du moins pour un intellectuel informé, que de proclamer partout, en toutes circonstances, que, contrairement aux apparences, la société capitaliste n’est pas une société en bonne santé et pleine d’avenir mais une société moribonde, quasiment déjà un cadavre pourrissant qu’il faut se dépêcher de porter en terre au lieu de chercher, avec un acharnement thérapeutique libéral, à le ressusciter. D’autant que le seul remède que la droite et la gauche « de gouvernement » aient jamais trouvé aux maux du capitalisme a toujours consisté, dans le principe, en une transfusion massive de sang public dans les veines des organismes privés. Le problème qui requiert maintenant toute notre attention n’est donc pas de bricoler une énième tentative de sauvetage du système mais de décréter l’arrêt des soins et d’euthanasier proprement l’animal enragé. Que toutes les sommités qui se pressent au chevet du malade cessent de faire les entendus avec leurs raffinements diagnostiques, qui sont autant d’atermoiements !

Les critiques purement critiques, celles de gauche comme celles de droite, ont largement démontré qu’elles étaient également inopérantes. Il y a longtemps qu’on sait tout ce qu’il y a à savoir, qu’on a compris tout ce qu’il y a à comprendre, et qu’on ne peut plus que rabâcher. Qu’on relise un peu le bon vieux docteur Marx : il a sur ce sujet dit des choses définitives : en particulier qu’il était temps de passer de l’interprétation clinique des symptômes à l’opération chirurgicale si l’on voulait vraiment mettre un terme au règne de la barbarie capitaliste et à la gangrène du monde par l’Argent. Pour reprendre ses propres termes, il importe, à partir d’un certain moment historique – et justement nous y sommes – d’échanger « les armes de la critique » pour « la critique des armes ». Ce que semblent avoir oublié, s’ils l’ont jamais su, les innombrables docteurs en philosophie, en économie et en sciences politiques et sociales qui ne cessent de venir dans les médias nous assommer de leurs jacasseries stériles.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de septembre 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).