Cette métaphore, devenue classique avec Spinoza, vaut évidemment pour n’importe quel individu et on gagnerait certainement à s’en souvenir chaque fois qu’on entend ici ou là quelqu’un se flatter d’être « libre » simplement parce qu’il n’a pas conscience de tout ce par quoi il est déterminé ou plutôt parce qu’il en a une conscience mystifiée.

Je repensais à cela en écoutant ces jours-ci, pour la énième fois, un journaliste s’indigner du discrédit qui frappe les médias d’information, comme si l’accusation d’appartenir à un « parti médiatique » s’adressait à lui personnellement. Il protestait, avec conviction, de sa probité et de celle de ses collègues en arguant du fait qu’il n’appartenait à aucune formation, aucune chapelle, qu’il ne cherchait qu’à faire son travail en toute liberté, etc.

Alors là, cher Monsieur, si vous permettez, réfléchissons un peu. D’abord évitons de confondre tous les médias de presse en une masse indifférenciée présentant des caractéristiques uniformes. Il y a un gouffre entre par exemple Le Figaro et Le Monde diplomatique ou entre France Info et Là-bas si j’y suis. Parler des « médias » en général, cela reste vague. En revanche, parler de « parti médiatique », c’est désigner une réalité qui, malgré ses dimensions et sa complexité, peut se décrire plus précisément comme un ensemble d’institutions (avec leurs personnels et leurs appareils) censées assurer l’information de la population, principalement par voie de presse écrite et audio-visuelle.

Pourquoi l’appeler « parti » ? Parce que c’est là une formidable machine de guerre politique dont la finalité essentielle est la participation à la lutte pour le pouvoir et le maintien de l’ordre établi. Elle résulte de la conjonction d’au moins trois composantes fonctionnelles étroitement imbriquées : d’abord les grandes entreprises industrielles, financières et commerciales qui se sont rendues propriétaires de pratiquement tous les organes de presse importants (titres de la presse écrite les plus lus, radios les plus écoutées et télés les plus regardées), y compris ceux du secteur dit « public », par le biais de l’aliénation publicitaire ; ensuite les fractions des classes moyennes les plus formatées idéologiquement, que des décennies d’alternance droite-gauche de gouvernement  ont transformées en un gratin élitiste (et présentement macroniste) ; enfin, la grande majorité de la corporation des journalistes, environ 30 000 personnes salariées dans les grandes entreprises de presse (ne parlons pas ici de la minorité atypique – et qui mérite le respect – travaillant pour une presse marginale, associative ou d’opposition).

Ces milliers de journalistes ont un statut très variable à l’intérieur des entreprises de presse, depuis le jeune précaire anonyme qui galère pour obtenir un renouvellement de contrat, jusqu’à la « star » qui poursuit avantageusement, de rédaction en rédaction, une carrière pipolisée. Mais ils ont en commun de se prendre tous pour d’intrépides champions de la liberté d’information. Ce serait pourtant bien mal connaître les milieux de la presse que de croire qu’un journaliste est « libre » de travailler comme il l’entend. Le travail journalistique est à tous les niveaux étroitement surveillé et contraint par des normes, écrites ou non-écrites, qui traduisent une volonté managériale épousant elle-même les choix des actionnaires. D’où le caractère concertant de l’information dont la diversité de ton ou de coloration ne peut jamais se manifester que comme des variations stylistiques sur des thèmes communs.

Reste que ces journalistes sont des partisans d’autant plus zélés qu’ils ont dûment intériorisé, tout au long de leurs années de formation et d’exercice, l’affirmation que la vertu et la vérité en toutes choses, fuient toute extrémité ; que le bonheur du genre humain repose sur la propriété privée, la concurrence généralisée, le suffrage universel corrigé, que tous les problèmes peuvent se régler entre « partenaires sociaux » de bonne compagnie, que le modèle américain est le nec plus ultra de la civilisation, avec une douzaine d’autres postulats semblables qui condensent l’idéologie néolibérale et dont le résultat le plus constant a été, au fil des générations, de nous précipiter de guerre en conflit, de crise en catastrophe, et de multiplier inégalités et injustices, pour le plus grand profit des marchands qui dominent le Marché mondial et font commerce de tout, même du malheur.

C’est ce monde-là que le « parti médiatique », ses leaders, ses philosophes et ses journalistes défendent férocement contre toute contestation politique ou éthique, immédiatement qualifiée de « populiste ». La doxa intellectuelle et morale qui imprègne l’entendement et la sensibilité du personnel journalistique condamne celui-ci à se comporter en diacre de l’Église libérale. Mais si les journalistes sont dans l’ensemble plus bornés que méchants, leur sincérité n’atténue en rien, au contraire, leur malfaisance. Et tant qu’ils maintiendront leur allégeance aux intérêts des classes dirigeantes et possédantes, ils continueront à être associés, bon gré mal gré, aux méfaits d’un système avec lequel ils font corps.

À l’avenir, quand vous verrez un journaliste faire l’important, pensez donc à l’ivrogne de Spinoza qui ne se voit pas tituber et demandez-vous sous l’emprise de quel alcool ce journaliste est en train de s’exprimer, surtout s’il se met à invoquer son imaginaire « liberté d’informer ». Et dites-vous que lorsque la « liberté d’information » est conçue et pratiquée à la façon de nos éminents journalistes, elle ne mérite pas nécessairement le respect des honnêtes gens, mais plutôt leur colère ou leur moquerie.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en mars 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).