Tout le monde sait à quoi s’en tenir, et tout le monde s’y tient, c’est bien là le drame. À l’exception de certains courants politiques, comme La France Insoumise, trop rares hélas, qui ont mis expressément à leur programme la lutte contre l’évasion fiscale, on ne peut pas dire que cet objectif mobilise vraiment nos classes dirigeantes, et pour cause. Certes, le temps d’une campagne électorale, on entend bien les Diafoirus politiques réunis au chevet d’un État malade de la finance, promettre de tout faire pour juguler l’hémorragie fiscale. Mais une fois élus, ils ne font rien ou presque, et quand ils tiennent leurs engagements c’est avec tant de mollesse, tant de précautions, tant d’atermoiements, que même les électeurs les plus bornés finissent par comprendre que si l’évasion fiscale des plus riches (les grandes entreprises et les grandes fortunes en particulier) est un phénomène aussi étendu et aussi tenace, c’est parce qu’il bénéficie de la tolérance, quand ce n’est pas de la complicité organisée du pouvoir politique dans la plupart des États.

LFI a donc raison de dénoncer la complaisance des pouvoirs établis, en France comme ailleurs, envers les voleurs, les fraudeurs et les pilleurs de la richesse collective. Quiconque prétend lutter contre les inégalités, les injustices et contre l’emprise corruptrice de l’argent sur la société, ne peut que s’associer à cette dénonciation de la tartuferie des gouvernements qui, tout en faisant mine de combattre en principe l’évasion fiscale, font preuve à son égard de la plus grande mansuétude et de la plus grande patience, sous prétexte qu’il faut prendre garde à ne pas traumatiser ni décourager nos valeureux riches. Ces derniers pourraient, si nous manquions à la gratitude que nous leur devons, cesser de nous arroser de leur ruissellement doré, s’expatrier, refuser de restituer ce qu’ils ont volé, etc. Et puis, si nous voulons que nos enfants épousent l’idéal d’enrichissement personnel que nous leur proposons (c’est notre enseignement le plus clair), il ne faut pas leur ôter l’espoir d’une bonne « optimisation fiscale », sinon à quoi ça sert d’être riche, je vous demande un peu !

Camarades Insoumis, vous avez donc raison, sus aux complaisants qui nous gouvernent et qui ne peuvent ou ne veulent pas vraiment mettre un terme à l’évasion fiscale. Mais au fait, dites-moi, qui les a mis là, au pouvoir un peu partout, tous ces complaisants, sinon ces autres complaisants que sont les électeurs des classes moyennes, tous ces petits-bourgeois ou aspirants à la petite bourgeoisie, qui depuis cinq décennies se vautrent dans la gadouille idéologique du socialo-centrisme (et aujourd’hui de sa version macronienne) comme des bébés dans l’eau sale d’une pataugeoire. Ils y ont passé des décennies à barboter avec une complaisance intéressée pour tous les faux-semblants, tous les trompe-l’œil de la social-démocratie, à préparer le règne millénaire de l’aurea mediocritas. Ils n’auront pas eu l’or, mais ils ont eu la médiocrité. La crise venue, qui par le biais du néo-libéralisme est en train de désintégrer la civilisation humaine dans son ensemble, ils devraient réaliser leur erreur et se montrer désormais moins accommodants, moins conciliants avec le système, moins accueillants au cancer qui les ronge et les a déjà aux trois-quarts tués.

Regardez-les donc, ces troupeaux de complaisants, toute cette engeance moutonnière d’Européens moyens, tous aussi addictivement englués dans la consommation et ses modes tyranniques, tous aussi bêlants idéologiquement que dociles politiquement, écoutez comme ils sont satisfaits et fiers d’eux-mêmes, car c’est d’abord envers eux-mêmes que s’exercent leur inlassable complaisance, leur inépuisable indulgence et leur infatigable enthousiasme social-libéral. Le petit-bourgeois peut à l’occasion être très mécontent du système, qu’il trouve parfois ingrat, mais mécontent de lui-même, ça non jamais, ou plutôt si, tout de même, mais quand ça lui arrive, c’est forcément un état pathologique, qu’il faut soigner au cas par cas, il y a des traitements et des psy pour ça, et de très efficaces molécules pour voir la vie en rose, et c’est remboursé par la sécurité sociale. Un petit-bourgeois en bonne santé est un bourgeois raté, ridiculement petit mais tellement, tellement content. Content de soi, de son couple, de ses enfants, de ses diplômes, de sa carrière à l’Université, ou dans la Banque, ou dans la Pub, content de sa maison, de ses amis, de son assurance-vie, de son barbecue, de sa bagnole, de ses vacances, de son syndicat « réformiste » et de ses produits « éthiquables », bref, heureux de faire de nécessité vertu et d’avoir su donner des airs de victoire personnelle au naufrage collectif et sans recours des classes moyennes.

Certes il y a des bémols à la clef de cette rhapsodie hédoniste, mais la perfection n’est pas de ce monde, n’est-ce pas, et puis nous, au moins, nous sommes en démocratie. Le narcissisme petit-bourgeois est une passion auto-érotique inextinguible et désespérée qui ne demande qu’à se fixer sur le premier bonimenteur venu, VRP en sarko-hollando-macronisme certifié par les médias. La complaisance de ces gens-là pour eux-mêmes et pour le mode de vie qu’ils incarnent est telle qu’ils feraient un pacte avec le diable pour perpétuer le système et y persévérer dans leur être médiocre. Ils finiront, vous verrez, par réclamer un roi sur le trône, on en murmure déjà çà et là, au nom de la sauvegarde de la démocratie, bien sûr, et de la libre circulation des capitaux… Que l’univers de la médiocrité est exaltant ! « What a wonderful world », le monde avorté et absurde de nos Bouvard et Pécuchet en marche vers le néant…

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en février 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).