Rien de très surprenant dans cette information : on sait en effet que toute volonté de ségrégation sociale s’inscrit aussi dans le paysage et que les riches et les pauvres n’ont pas l’habitude de hanter les mêmes lieux. Chacun chez soi et Dieu pour tous ! Mais quelque chose dans cette annonce accrochait l’attention. Il y était dit, incidemment, que ce quartier ultra-chic, ce séjour béni pour classes fortunées, bien qu’il soit considéré par l’Insee comme l’un des plus riches de France, était un secteur « sans commerce ».

La précision est d’importance et mérite d’autant plus d’être soulignée que les habitants de ce quartier sont, pour un grand nombre d’entre eux, de ces nouveaux riches qui ont fait fortune grâce à leur activité commerciale, c’est-à-dire en vendant, sur un marché très fréquenté, des biens et des services matériels et symboliques (y compris des spectacles artistiques ou sportifs, de la publicité, etc.). L’existence de ces catégories-là doit à peu près tout à l’argent et elles doivent l’essentiel de leur argent à la vente au plus grand nombre possible de clients, de leurs talents et performances réels ou proclamés. Et pourtant, paradoxalement, tous ces gens huppés qui ne vivent que de pouvoir vendre et acheter sans mesure, semblent avoir quelque réticence envers le commerce, au point de le bannir délibérément des lieux où ils élisent domicile, comme si la proximité même des activités boutiquières leur était insupportable.

On retrouve là, semble-t-il, une résurgence du sentiment général des sociétés gréco-latines antiques et encore de la société chrétienne de l’occident médiéval, c’est-à-dire des sociétés qui n’avaient pas encore appris à conjuguer à tous les temps de tous les modes « Je suis, tu es, nous sommes tous des commerçants », quand les rapports humains n’étaient pas régis principalement par l’argent, mais par des valeurs comme l’honneur, la parole donnée, la loyauté, la piété, le désintéressement, etc. Même si en pratique les valeurs de ce type étaient souvent oubliées ou bafouées, leur reconnaissance de principe impliquait une relative dévalorisation de l’argent par rapport aux autres richesses donnant prix et saveur à l’existence.

Pendant des siècles, voire des millénaires, à peu près partout, un humain accompli a été un seigneur qui n’avait pas besoin de gagner sa vie en travaillant pour du pain ou pour de l’argent. La force de ses armes jointe à celle de la tradition l’autorisait à faire travailler les autres pour lui. La prérogative essentielle de la noblesse n’était pas tant la capacité d’accumuler des richesses matérielles au-delà de ses besoins, encore moins de produire ces richesses, que de pouvoir en jouir librement, en prenant tout son temps ou plutôt en le consacrant à tout ce qui à ses yeux était vraiment enrichissant, distinctif et jouissif, les honneurs, le pouvoir, la joute, la conversation, l’élégance, les plaisirs de la table et du lit, la prière, la méditation, bref, tout sauf la poursuite effrénée, fatigante et fastidieuse de l’argent, tout sauf les affaires, le « bizness », comme nous disons aujourd’hui, tout sauf l’obsédant souci de se procurer son pain quotidien à la sueur de son front.

Cette existence propre à l’aristocrate, à l’« homme bien né et bien nanti », c’est ce que les Grecs et les Romains appelaient « loisir », non pas au sens affaibli que nous donnons à ce terme mais au sens de temps librement consacré à se cultiver, à développer sa richesse intellectuelle et morale, ce qui n’avait pas de valeur comptable. Les latins utilisaient le terme d’« otium », et par opposition ils appelaient « neg-otium » toute activité qui avait pour effet d’empêcher l’otium. Comme toujours l’étymologie est éclairante et il est significatif qu’originellement les « gens bien », les plus imbus des valeurs civilisationnelles dominantes, se soient définis eux-mêmes par opposition aux « négociants », à ceux qui englués dans un nég-oce ou un autre, perdent leur vie en affaires temporelles, profanes, vulgaires et toujours un peu sordides ou dégradantes, ceux pour qui l’économie humaine se réduit à changer le temps en argent.

C’est la magie spécifique du capitalisme d’avoir, dès les XIIe-XIIIe siècles, en marchandisant progressivement toute production, transformé l’argent, devenu finalement l’équivalent général de toutes les marchandises dans une économie de plus en plus centrée sur le Marché, en valeur suprême de l’activité humaine et donc en quintessence de la liberté. Du coup, le Marchand, riche de ses seuls écus – et pour cette raison toujours regardé de haut par le moindre noblaillon, par le plus miteux des hidalgos glorieux de ses seuls ancêtres et de ses quartiers de noblesse – a commencé à prendre sa revanche. Le processus est aujourd’hui achevé, la hiérarchie des valeurs a fini de s’inverser : le tiroir-caisse du boutiquier bourgeois a désintégré le terrier du feudataire et les derniers sont devenus les premiers. Complètement, définitivement ? Pas si sûr ! Il reste apparemment sur la planète plus d’une Marnes-la-Coquette, plus d’un parc et plus d’une île, où d’anciens plébéiens en rupture de prolétariat, soudainement et indécemment enrichis par la consommation de masse et le crédit généralisé, et mal assurés de leur noblesse trop fraîche, viennent se réfugier, à l’abri de leurs caméras et de leurs murs, loin de la multitude idolâtre, pour y jouer, entre piscine et court de tennis, aux châtelains oisifs et distingués, et tenter d’effacer à leurs propres yeux l’indignité persistante de leur négoce originel.

L’aristocrate Platon préconisait déjà de chasser la musique hors de la Cité grecque. Les néo-aristocrates du capitalisme mondialisé, mettent carrément le commerce au ban de la bonne société de Marnes-la-Coquette et d’ailleurs. Mais las, rien n’y fait : chez les multimillionnaires du rock, de la com et du fun, on sent qu’il traîne encore dans l’air confusément, un parfum tenace, dont ils ne parviennent pas à se débarrasser, comme une odeur de hareng dans la caque.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2017.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).