Grâce à la brillante initiative d’une journaliste (serait-ce un hasard ?) de Vilnius, le pays organise chaque année, à l’occasion de la Journée internationale de l’Enfance, un événement que le monde entier pourrait bien lui envier désormais : une course de bébés. Les concurrents doivent avoir entre neuf mois et un an, et surtout ne pas savoir encore marcher.

Dans la presse lituanienne on peut lire que lors de la dernière compétition « Mykolas était le plus rapide des cinq finalistes qui ont concouru sur un tapis rouge long de cinq mètres » et que « pour convaincre les bébés de franchir la ligne d’arrivée, les parents et les grands-parents ont agité des peluches de toutes les couleurs, des téléphones mobiles, des ballons, des télécommandes de télévision, des bouteilles en plastique et même des bagels ». On rapporte aussi que « certains bébés ont décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ ».

Grand petit pays que la Lituanie, qui donne ainsi au monde un exemple admirable et original du degré d’imbécillité auquel peuvent s’abaisser des classes moyennes occidentalisées dans leur zèle à s’approprier le modèle capitaliste. Un grand écrivain, comme un Huxley ou un Orwell, cherchant à illustrer de façon saisissante l’ignominie du système, n’aurait sans doute pu imaginer spectacle plus édifiant que celui, bien réel, offert par un groupe d’honorables familles de Vilnius (mais elles pourraient aussi bien être de Berlin, de Paris, de Londres ou de Rio) en train de trépigner autour d’un tapis rouge (encore un), pour infuser à leur progéniture, avant même qu’elle sache parler ni marcher, la fièvre de la concurrence généralisée et la frénésie de la consommation inutile chères à notre « meilleur des mondes ». Le symbole est tellement fort, sa signification tellement évidente, que le commentaire en devient superflu. Tout ce qu’on peut dire, c’est une fois de plus : « Eh oui, nous en sommes arrivés là ! »

Merci donc aux petits-bourgeois de Vilnius de nous offrir, comme en un miroir, le reflet de ce que nous sommes devenus, nous, les gens de la middle middle class planétaire, spécialement de la française, qui venons de vivre un événement très semblable à celui de Vilnius, sous la forme non pas d’une course de bébés, mais d’une course de candidats à la présidence de la République.

Tous étaient, comme leurs partisans, des adeptes enthousiastes de la société de consommation, de surproduction, d’hyperconnection, de communication et d’ostentation. Aucun n’a eu le cran, comme certains bébés de Vilnius, de s’asseoir sur la ligne de départ et de refuser de prendre part à la comédie. Comble de manipulation, alors que des années de connivence éhontée de la gauche de gouvernement avec le capitalisme, ont fini par tuer « la gauche », le vainqueur de la compétition a été le bébé roublard, jeune vieux-routier de la gestion du Capital qui a eu l’idée de se lever pour dire : « Je ne ramperai ni à droite, ni à gauche, je servirai désormais les dieux de la Libre Entreprise, de la Propriété et du Grand Patronat comme je l’ai toujours fait, en marchant debout sur mes deux pieds ». Et depuis cette fière proclamation, la petite bourgeoisie française éblouie et subjuguée, à en croire ses journalistes, ses sondeurs, ses enseignants, ses ingénieurs, ses petits patrons, ses cadres, ses syndicalistes réformistes et autres « élites » macronmaniaques, n’en revient pas d’avoir couvé cet œuf à deux jaunes.

Des événements de cette nature conduisent aussi la réflexion à se poser une double question, apparemment amusante mais anthropologiquement capitale, et que d’ailleurs les plus grands moralistes de l’histoire se sont déjà posée à leur façon : l’être humain est-il fait pour être perpétuellement en marche (ou en train de courir en petites foulées), et la recherche du bonheur est-elle compatible ou non avec le fait de rester assis sur son cul, comme le préconisaient Maître Eckhart, Siddhârta Gautama et quelques autres sages ? Des parents et grands-parents de Vilnius, qui s’excitaient comme des supporters hystériques, ou de leurs bébés placides qui les regardaient sans s’émouvoir, lesquels étaient-ils donc les plus adultes et les plus civilisés ?

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).