En effet, sitôt investi du pouvoir royal (-713), il comprit que, pour asseoir son autorité, il ne suffisait pas de s’appuyer sur la force des institutions, mais qu’il fallait avoir aussi la caution d’une puissance tenue pour surnaturelle et sacrée, capable de donner un surcroît de légitimité au pouvoir temporel établi.

Aussi fit-il répandre partout la fable selon laquelle il était conseillé en toutes choses, à titre personnel et privé, par la nymphe Égérie, qui hantait le bois voisin et qui, à ce qu’il racontait, le faisait bénéficier, chaque nuit, entre autres faveurs, de son extra-lucidité. En vertu de cette croyance savamment entretenue, Numa Pompilius, réputé supérieurement éclairé sur tous les sujets et donc infaillible dans ses décisions, put gouverner à sa guise, sans rencontrer d’opposition. La leçon a été bien retenue et le stratagème a fait école. Nous formons désormais très méthodiquement des bataillons d’égéries, des promotions entières de conseillers et conseillères de la communication, propagandistes chargé.e.s de fournir aux dirigeants de tout bord, des informations, des éléments-de-langage, et toutes sortes de données censées les aider dans l’exercice du pouvoir.

Seulement voilà, nos modernes égéries et nos augures ne sont pas d’essence divine et ne sont pas doté.e.s du don de double vue. Ce sont des salarié.e.s de classe moyenne, qui ne sortent pas du petit bois sacré mais plus prosaïquement d’un IEP, d’une fac d’économie, de droit, ou de lettres, d’une école de commerce ou de journalisme, des gens comme vous et moi, d’une solide banalité pour la plupart, des petites mains chez qui aucun attribut surnaturel ne vient corriger la minceur de la culture, les lacunes du savoir ou les faiblesses du caractère, bref,  des quidams que seuls leur incroyable prétention et leur formidable culot mettent au-dessus du commun des mortels. Cette caste, consciente qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, a opéré, grâce à la « démocratisation » des études supérieures, grâce aussi à la cooptation et au piston, une véritable mainmise sur toutes les activités de la production symbolique, celle des idées, des images et des sentiments, de tout ce qui permet d’injecter du sens dans le corps social, de l’informer, de le sensibiliser et de le modeler. On voit leur remuante engeance vibrionner partout, se mêlant et tranchant de tout, prodiguant aux puissants de l’économie et de la politique conseils et commentaires, et clamant incessamment leurs louanges, à la manière des cohortes de griots faisant cortège aux anciens potentats africains. La basse-cour médiatique est en permanence bruissante de leurs caquetages. Accaparant pour l’essentiel émissions, éditions, revues, tribunes et débats, ils animent tous les lieux importants du faire-voir et du faire-savoir, où se fabriquent aujourd’hui les réputations des gens et où se peaufinent les définitions des événements. La réalité n’existe qu’autant qu’elle est labellisée, estampillée et catégorisée par leurs soins. À leurs yeux, le genre humain se réduit à une galerie de personnalités « pipoles », prétendument uniques, en fait interchangeables, où se côtoient, copinent et copulent, au hasard de l’actualité, des pince-fesses et des gueuletons, politiciens, syndicalistes, patrons et cadres d’entreprise, écrivains, intellectuels, universitaires, artistes, comédiens, sportifs, mannequins et stars du porno, tous raisonnablement pourvus de rentes régulières, et tous affamés de célébrité. Sous la baguette des animateurs-metteurs en scène et des journalistes-communicants, tout ce joli monde campe depuis des lustres sur la scène médiatique pour y jouer en continu son opéra bouffe – car jouer, s’amuser, et s’exhiber, c’est ce que cette gent m’as-tu-vu sait le mieux faire – avec la conviction d’apporter à des masses émerveillées et bassement dévorées d’envie, la représentation de ce que doit être une existence moderne, jeune, ludique, « créative » et décomplexée. Cette petite bourgeoisie de promotion s’est auto-décrétée « élite » de la nation. Contrôlant les principaux jurys et les instruments de mesure, de certification et de prescription officiels, elle continuerait tranquillement à jouir de ses fantasmes de distinction, portée par la certitude de sa supériorité ontologique et enfermée dans son microcosme ultra-branché, si le populaire, plus finaud que tous ces semi-habiles ne le croient, n’avait appris depuis longtemps à en prendre et à en laisser et même à montrer, à des signes sans équivoque, qu’il est de moins en moins dupe de cette comédie de la grandeur et qu’il rechigne à soutenir davantage de ses applaudissements le spectacle de ces figurants toujours plus connectés et déconnants.

Du coup on entend partout crépiter la mitraille petite-bourgeoise : celle-ci consiste dans son principe à qualifier de « populisme », étiquette qui se voudrait infamante, toute critique politique, économique ou sociétale, du modèle cher à « l’élite », toute contestation de sa valeur supposée absolue. Et le « peuple » est taxé désormais non seulement de bêtise, à quoi il est habitué, mais aussi de coupable ingratitude envers ces myriades de merveilleux altruistes si intelligents qui s’échinent à le gouverner, à l’éduquer et à le divertir.

Il semble qu’il soit impossible à nos nymphes et à nos augures diplômés d’imaginer un seul instant que leurs concitoyens puissent être justement excédés de leurs impostures, écœurés de leur veulerie, indignés de leurs reniements et avoir envie, sinon de supprimer toutes les élites, du moins de les remplacer par d’autres, un peu plus authentiques, qui ne forment pas une nouvelle petite bourgeoisie infantile, narcissique, vautrée dans le social-libéralisme, absolument incapable de se remettre en question et confondant une poussée de macronite aigüe avec le retour du Messie.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juin 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).