» Ne sachant à quoi se résoudre, ni de quoi demain sera fait, chacun.e feint de croire qu’il suffit d’attendre, et en attendant, de gérer au jour le jour les catastrophes successives, en essayant de limiter les dégâts, avec le vague espoir qu’à la longue il se produira quelque chose d’heureux, la paix sur la Terre, l’harmonie des nations, le retour de la croissance à deux chiffres, le plein emploi, un revenu universel qui ne soit pas un cache-misère, un élixir de vie éternelle, le tiercé dans l’ordre, un miracle, quoi.

» Le monde occidental ne s’est pas encore vraiment remis de la brutale révélation que “Dieu est mort”, qu’il lui faut maintenant encaisser le constat corollaire : que l’Homme aussi est mort, que nous sommes en train de vivre la fin du grand épisode humaniste (les médias diraient “du grand récit”) dont les péripéties ont occupé l’espèce Homo sapiens depuis à peu près le néolithique. Notre poète latin Térence en a proclamé jadis la fière devise et le programme oecuménique : “Je suis Homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger…” Et depuis on ne cesse de claironner dans ce registre-là (“Un monde de paix, de justice, de bonheur, de solidarité, dzim-boum-boum-tara-ta-ta !”) le vieux refrain réduit à une rhétorique sonore et vide comme un coquillage fossile. Le monde monstrueux à venir, qui a commencé de s’installer un peu partout, paraîtra normal aux hominidés du futur. L’Homme, c’est connu, est un animal qui s’habitue à tout. Pour nous, ce monde serait absolument invivable parce que tout ce qui a fait le contenu de notre humanisme pendant des siècles, même si aujourd’hui ce n’est plus qu’un discours creux, ne sera plus concevable pour nos descendants autrement que sur le mode de la répugnance ou de la dérision.

» Paradoxalement, Dieu, en mourant, n’a pas déchargé l’Homme d’un grand poids, comme l’escomptaient les libertins du XVIIIe et les libres penseurs du XIXe siècle. Au contraire, il a pesé encore plus lourd. Assurément, nous sommes débarrassés de toute volonté divine à accomplir les yeux fermés, il n’y a plus d’insondable dessein de la Providence à accepter sans comprendre, plus d’autorité paternelle sous laquelle s’abriter comme un enfant craintif, mais en échange, quel poids accablant de responsabilité ! Et quelle confusion dans les idées ! La mort de Dieu a laissé reposer tout le fardeau du gouvernement sur les seules épaules humaines. Et les frêles bipèdes, littéralement écrasés par la charge, ne cessent, depuis un siècle, de s’effondrer toujours un peu plus, incapables de faire face à la mission d’instituer une Humanité triomphante dont ils se croyaient investis, par le Ciel d’abord, par l’Histoire ensuite. Aujourd’hui, le Ciel ne contient plus que les débris erratiques d’astres désintégrés et l’Histoire, que les vestiges chaotiques de grandes ambitions avortées. Et l’Homme rêvé par l’Humanisme n’est plus qu’un mirage idéologique ancien en voie d’effacement.

» Gloire à l’Argent, notre tout-puissant Baal ! Il a fait place nette et règne maintenant sans partage, car il est à lui seul la Loi et les Prophètes, la source unique de toute énergie et de toute jouissance, la mesure de toute chose. Voyez, c’était déjà vrai pour notre génération ; ça l’est encore plus pour nos enfants et davantage encore pour les leurs, partout sur la Terre. On voit traîner, çà et là, des lambeaux de la vieille conscience humaniste, capables de provoquer de loin en loin un sursaut de dignité, une bouffée de colère, ou un accès de nostalgie, comme un relent de croyances désuètes, une brume de spiritualité résiduelle encore stagnante dans les replis les plus enfouis de notre personnalité. Mais ces vestiges finiront bientôt de se dissiper au grand soleil implacable du nouvel universalisme, ce nihilisme post-moderne dont l’article de foi unique proclame : de l’Argent et rien d’autre !

» Seulement voilà : de l’argent, il ne peut pas y en avoir pour tout le monde. Des milliards de gens, rendez-vous compte ! Il faudrait des milliards et des milliards et des milliards d’euros, de dollars, de livres, de roupies, de yen, etc. D’ailleurs, s’il y en avait autant, l’argent ne vaudrait plus rien, il serait inutile, ou alors il faudrait qu’il soit ultra-concentré, bien plus encore que maintenant, dans un nombre extrêmement réduit de mains. Et cela entraînerait que sur toute la planète les multitudes entreraient en éruption, déborderaient tous les apartheids et même avec des milices, des caméras, des miradors, des chiens et des blindés à tous les carrefours, même avec du foot, du rock, de la bière, du shit et du porno à gogo, on ne pourrait plus à la longue contenir le déferlement de la misère, sauf à ériger le génocide en mode de gouvernement permanent. Il ne peut pas y avoir de tout, tout le temps, pour tout le monde. Cette impossibilité objective d’assurer un niveau de bien-être, de consommation, de confort, de sécurité, etc., égal pour tous, a dominé l’histoire de l’Humanité de façon ininterrompue au long des millénaires. Les peuples se sont accommodés de cette limite indépassable en inventant et en imposant par la force, des modèles d’organisation sociale qui reviennent tous à gérer la pénurie au bénéfice de minorités privilégiées et au détriment du reste. Si le genre humain s’est refusé jusqu’ici à instaurer durablement un mode de partage équitable de tous les biens et ressources, alors même que les consciences individuelles et la mentalité collective étaient imbues d’idéologies puissantes qui faisaient à chacun un devoir d’aider son prochain, comment pourrait-on imaginer qu’une volonté sincère de partage s’installe aujourd’hui chez des populations dans l’esprit desquelles la fascination du mode de vie capitaliste occidental et le culte de la réussite matérielle ont submergé tout ce qui pouvait faire barrage à l’aliénation par l’Argent et la Marchandise.

» Et alors, me direz-vous, doit-on renoncer à se battre ?

» Évidemment non. Mais si on veut éviter de gesticuler en pure perte, il importe de savoir pour et contre quoi exactement on se bat, avec et contre qui. Vous m’accorderez que c’est un bien désolant spectacle que nous offrent ces classes moyennes et leurs petites bourgeoisies déliquescentes, devenues incapables de distinguer leur droite de leur gauche et qui prennent les banquiers pour des amis du peuple, les partis socialistes pour des promoteurs de la justice sociale, et les fachos pour des rénovateurs de l’esprit public. »

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en avril 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).