J’ai immédiatement rassuré mon ami. Mais curieux de savoir si ses raisons étaient tout à fait les miennes, je l’ai prié d’expliciter davantage son point de vue.

« Imaginez, m’a-t-il répondu, imaginez que vous soyez invité à partir en mission sur la Lune ou sur Mars, et qu’au dernier moment vous appreniez que la fusée dans laquelle vous devez prendre place a été construite par des ingénieurs qui n’ont jamais fabriqué que des moteurs pour voitures de F1 et donc n’ont jamais eu à accélérer la vitesse d’un véhicule jusqu’à 11,2 km/s (environ 40 320 km/h), vitesse de libération au-dessous de laquelle il est physiquement impossible d’échapper à l’attraction terrestre. Sauf à être parfaitement inconscient, participeriez-vous volontiers à une aventure suicidaire, sachant, de science certaine, que peu après le décollage, vous reviendriez immanquablement vous écraser au sol ? Je ne le crois pas.

— Nos candidats à la primaire, et d’une façon plus générale, tout le personnel politique de la « gauche de gouvernement » actuelle, spécialement nos ingénieurs sociaux formés dans les écloseries du pouvoir, érigent ainsi en institution une gageure tout aussi insoutenable : nous inviter à monter à bord d’une fusée à destination de la planète du Bonheur social-démocrate, fusée pompeusement baptisée « Rupture-avec-le-Système », sans avoir la moindre idée de ce qu’il faudrait faire, impérativement et sans attendre, pour réussir à s’arracher vraiment à l’incessante pesanteur dudit « système ». Résultat, ils ne parviennent, dans le meilleur des cas, qu’à faire des sauts de puce, toujours à recommencer. Tout cela n’est pas très sérieux.

— Comparaison n’étant pas raison, pourriez-vous me dire plus précisément ce qu’il importe de faire pour échapper à l’attraction du système capitaliste ?

— Venant de vous, la question me surprend, car enfin il y a belle lurette, plus d’un siècle au moins, que le mouvement ouvrier international, instruit par les luttes comme par les travaux de ses meilleures têtes pensantes, les Marx, Engels, Proudhon, Jaurès, Rosa Luxemburg, et quelques autres, a compris l’essentiel des lois de la gravitation capitaliste, celles qui gouvernent en profondeur les structures du système et auxquelles il faut s’attaquer en priorité si on veut s’affranchir des mécanismes de la reproduction des rapports de production. Ce qui s’appelle, classiquement, « faire la Révolution ». La première et sans doute la plus fondamentale de ces lois, celle qui renferme l’essence même du capitalisme et qui assure la domination de l’Argent, c’est celle de l’appropriation privée de tous les moyens de production et d’échange par la minorité des détenteurs de capitaux, les « riches ». Dans la tectonique des classes, si je puis dire, c’est grâce à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange, et à la concurrence meurtrière qu’elle induit, que la plaque du Capital vient écraser, en toute légalité, la plaque du Travail et se trouve ainsi à l’origine de toutes les lignes de fracture et de tous les cataclysmes sociaux. Une autre loi fondamentale, corollaire de la précédente, c’est celle qui veut que la classe des possédants, accapare aussi tous les leviers de commande dans tous les domaines, avec le concours d’ « élites » mercenaires et le consentement d’électorats mystifiés. Toute politique d’inspiration progressiste qui ne se préoccuperait pas d’abord de neutraliser ces lois, se condamnerait par là même à céder très vite à l’attraction persistante de l’économie de marché capitaliste, à la grande satisfaction des « réformateurs pragmatiques » et autres « réalistes » de droite et de gauche. Si donc on veut vraiment rompre avec cette pesanteur-là et atteindre la vitesse de libération par rapport au système capitaliste, il faut nécessairement : d'abord attaquer celui-ci à sa racine, la propriété – c’est-à-dire abolir le droit d’user et abuser à titre personnel et privé des grands outils de production et d’échange, pas seulement des biens matériels mais aussi des biens symboliques, ainsi que de la force de travail d’autrui (le salariat), et rendre sans délai à l’ensemble des citoyens, travailleurs et usagers, le contrôle et la gestion de la totalité de la vie économique pour la satisfaction raisonnée des besoins de tous ; et en même temps, pour que cette gestion soit vraiment démocratique, il faut abolir les distinctions, hiérarchies et pouvoirs reposant directement ou indirectement sur tout autre critère que l’utilité publique et le dévouement à l’intérêt général. Il faut par conséquent renforcer la représentation des classes populaires, entre autres, dans toutes les instances de décision d’où elles ont été de fait exclues au bénéfice des puissants. »

— Il s’agit là d’un bouleversement total des mœurs !

— Oui. Pour une fois, c’est aux riches qu’on demandera des efforts. Tel est le seuil minimum au-dessous duquel un programme de gouvernement, si bien intentionné soit-il, n’a aucune probabilité de faire atteindre rapidement au pays la vitesse de libération indispensable à l’établissement d’un socialisme démocratique effectif, un socialisme qui balaie la ploutocratie régnante et redonne tous les pouvoirs à tout le peuple sans discrimination d’aucune sorte. Qu’on s’attelle donc, sans délai, à cette tâche et qu’on nous épargne les mesurettes et les grimaces pour amuser le tapis. Avez-vous entendu des candidat.e.s prendre des engagements en ce sens ? Qui ?

Je n’ai pas répondu à Bergeret, parce que j’aurais dû lui dire d’abord qu’il avait mille fois raison et que j’aurais dû ajouter ensuite, par honnêteté, que j’avais malheureusement l’impression que pour la plupart de nos concitoyens, notre façon de parler du socialisme risquait de paraître – quoique juste – aussi fantaisiste qu’à nos yeux la description par Cyrano de Bergerac de son voyage dans la Lune et l’énumération des divers procédés pour vaincre la pesanteur.

Alain Accardo

——

Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mars 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).