Comme à l’accoutumée, Onfray excelle dans le registre de l’analyse critique. Nettement moins dans celui de la lucidité autocritique où il semble rencontrer les limites ordinaires des intellectuels, même des plus brillants, toujours plus ou moins subtilement enclins à l’aveuglement narcissique et à l’autosatisfaction.

On aimerait par exemple entendre Onfray et ses disciples s’interroger, en toute honnêteté, sur la part que peut prendre au déclin de la civilisation occidentale le mode de vie qu’ils préconisent, baptisé « hédonisme ». On aura beau ennoblir cette philosophie par l’invocation d’Épicure et le rappel de sa classification des désirs, il y a un abîme entre la frugalité un peu ascétique du paysan grec ou du pêcheur sicilien de jadis et le raffinement éclairé du gourmet petit-bourgeois ou le dépouillement sophistiqué du gastronome à la Onfray.

Ne nous arrêtons pas à l’inconséquence de gloser encore sur la nécessité de discipliner les ventres devant des populations qui souffrent, les unes de manger n’importe quoi, les autres de ne pouvoir manger à leur faim, besoin pourtant « naturel et nécessaire » s’il en est, comme aurait dit Épicure. Le projet d’éduquer les masses à la gastronomie, ou à quelque autre bon goût que l’on voudra, est un projet d’aristocrate bien nourri qui ne doit pas nous faire oublier l’objectif principal : assurer à chaque être humain les moyens de subsister dignement.

Ce préalable est tellement évident qu’on imagine mal un esprit honnête, hédoniste ou pas, qui voudrait le récuser. Mais on n’en est plus là aujourd’hui. La question qui se pose désormais à nous, c’est celle des contradictions terribles et peut-être indépassables, où des siècles d’efforts, légitimes dans le principe, pour sortir du sous-développement, ont enfermé le monde occidental, et l’ont précipité dans le tourbillon sans fond des besoins et des désirs où il est en train de s’abîmer.

Quand on examine le cours d’une civilisation quelle qu’elle soit, on ne peut qu’être frappé par la prépondérance, à travers des médiations et des péripéties innombrables, d’un ensemble de structures fondamentales permettant la reproduction matérielle des groupes humains. Sur ce socle économique (au sens le plus large) on voit généralement se développer des efflorescences culturelles diverses qui ne cessent d’interagir avec la base matérielle dans un incessant enchaînement de déterminations réciproques.

Ce que Marx en son temps a bien montré, c’est que le mouvement de la civilisation a toujours pour moteur, immédiat ou sous-jacent, les exigences de l’accumulation et de la reproduction, plus ou moins élargie, des différentes espèces du Capital. Celles-ci entretiennent des rapports à la fois de conflit et de coalition ayant pour effet d’instaurer la domination sur l’ensemble de la société des groupes (classes) et des individus les plus riches en capitaux économiques, symboliques et relationnels, et de leur assurer la soumission de tous les autres. En fonctionnant inséparablement comme un tremplin pour les uns et comme un carcan pour les autres, le mode de production engendre des tensions sociales qui menacent l’ordre établi. Mais une gestion judicieuse par les Églises du besoin humain de croire et de rêver, a de tous temps permis aux malheureux mortels de réenchanter leur bagne terrestre en entrouvrant une lucarne sur le ciel. Le moindre rayon de lumière d’une supposée transcendance, le moindre souffle d’espérance eschatologique, le moindre miroitement d’une mythique grâce, suffisent à faire supporter aux miséreux les tourments de leur géhenne.

Cependant le progrès des Lumières et de leur humanisme laïc a fait perdre aux Églises (chrétiennes ou autres) une grande partie de l’autorité spirituelle qui leur permettait de gérer le besoin de sacré. Dans le même temps, les séminaires des universités se sont mis à former des bataillons de nouveaux clercs dressés à réinjecter du sens dans un univers d’où il ne cessait de s’évaporer. Ces zélés missionnaires chargé.e.s de réévangéliser la civilisation occidentale ont fourni les élites de la grande bourgeoisie d’abord puis de la nouvelle petite bourgeoisie. Ces hommes et ces femmes sur-diplômé.e.s se veulent des esprits rationnels, fins lettrés, fins gourmets, goûteurs éclectiques de toutes les mixtures, connaisseurs éclairés de toutes les cultures, rompus à la communication, spécialement médiatique. Experts dans l’art de faire de nécessité vertu, partagés entre aspiration à s’évader du cachot temporel et désespoir de ne pas y parvenir, ils ont tout désacralisé, déconstruit et « revisité », pêle-mêle, pour faire du succès et de l’argent l’alpha et l’oméga de toute existence. Ayant substitué de nouveaux panthéons et de nouveaux fétiches aux anciens, ils se sont érigés en parangons d’un égotisme chic, rappelant vaguement le beylisme d’un Stendhal plutôt que la simplicité un peu rustique d’un Épicure.

Ces petits-bourgeois épris d’eux-mêmes exhortent leurs contemporains, qui n’en peuvent mais, à faire de leur vie entière une œuvre d’art, l’art de vivre avec art, seule possibilité à leurs yeux de la rendre supportable. Ils nous invitent à cesser de faire l’ange ou la bête, et à faire plutôt l’artiste, le délicat, le dandy, l’élégant, pour qui le plaisir des sens seul vaut d’être poursuivi, pas le plaisir vulgaire, bien sûr, à la portée des caniches, pas le plaisir banal qui nous ravalerait au niveau de la multitude, mais le plaisir classant, raffiné, qui nous exalte au niveau de l’élite. « Sombrons avec élégance ! », nous recommande Onfray. Soit, mais est-ce à la portée d’un salaire minimum ou d’une petite retraite ?

Comment n’aurait-on pas envie de leur poser la question que nous nous posons à nous-mêmes, qui sommes leurs lecteurs et leurs semblables : « Si nous sommes en train de nous engloutir, dans une société devenue trop “liquideˮ, pour filer la métaphore à la façon de Zygmunt Bauman, pouvons-nous croire sérieusement que cet hédonisme chichiteux et inconsistant est le radeau le plus approprié pour notre survie, ne voit-on pas que ce dérisoire canot pneumatique est déjà plus qu’à demi dégonflé ? N’est-ce pas de cela, aussi, que l’Occident se meurt ? » Et d’ailleurs s’agit-il seulement de la mort de l’Occident ?

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en février 2017.

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit Bourgeois Gentilhomme, (Agone, coll. « Contre-feux », 2009).