» Avez-vous remarqué que beaucoup d’intellectuels et d’artistes aiment à se flatter de prendre des risques ? Peut-être pour pimenter imaginairement le train-train ennuyeux de leur cocon habituel. Quand j’entends quelqu’un jouissant d’une certaine notoriété évoquer sa témérité supposée, je pense irrésistiblement à l’éclat de rire de l’avisé Marcello Mastroianni quand une journaliste lui avait demandé s’il avait le sentiment de “se mettre en danger” à chaque nouveau film. Sans doute la donzelle croyait-elle ouvrir ainsi le robinet tiédasse des fausses confidences sur le thème, cher aux parvenu.e.s, de la nécessité de savoir se “remettre en question”, “refuser les routines”, “opérer des ruptures”, “casser les codes”, bla-bla-bla, et autres coquetteries rhétoriques caractéristiques de la mise en scène de soi chez des stars déjà tellement consacrées que leurs interlocuteurs sont prêts à accueillir la moindre de leurs platitudes comme une expression du génie. Il n’est pas rare qu’à ce point de l’entretien, le nom de Rimbaud soit jeté dans la conversation, comme caution chic et indiscutable du principe que la “vraie vie” est toujours ailleurs, que rien n’est pire que d’être “un assis”, c’est-à-dire un bourgeois installé dans ses privilèges et qui considère l’ordre établi comme sacré.

» Mais au lieu de convoquer solennellement Rimbaud, Mastroianni s’est esclaffé, avec sa gouaille et son accent : “Ma chè, de quel danger vous parlez ? Quand je fais un film, on est aux petits soins pour moi, je voyage en première classe, on envoie le matin une limousine avec chauffeur me chercher chez moi ou à l’hôtel pour m’amener sur le tournage ; pour mes repas, j’ai une table réservée dans un bon restaurant, on m’invite dans des endroits à la mode, je rencontre des gens charmants et distingués, je m’amuse bien et en plus je suis très bien payé. Où est le danger là-dedans ? Je cours moins de danger que si je prenais mon scooter pour aller au bureau, ou à l’usine, non ?”

» Sans doute le talentueux acteur se moquait-il un peu en répondant à contre-pied à son interlocutrice pour la dissuader de poursuivre dans le registre ampoulé qu’elle semblait avoir choisi. Mais on aurait envie de dire comme lui à ceux qui évoquent les “risques” à prendre pour “changer la vie” : de quels risques parlez-vous ? Ce langage de petits-bourgeois boursicoteurs, inquiets du rendement de leurs placements, est abusif. En régime capitaliste les grands financiers, du type Banque Lehmann ou Goldman Sachs, prennent de très grands risques, mais uniquement avec l’argent des autres. Quant aux petits-bourgeois comme vous et moi, nous la classe métisse que sa bâtardise sociale condamne à vivre en schizophrènes, nous nous répandons dans les revues, les colloques et les studios pour prêcher une croisade que nous ne ferons jamais, à la différence de Rimbaud qui, lui au moins, abandonnant les ‟anciens parapets”, est allé traîner sa bohême d’Indonésie en Ogadine, ce qui, reconnaissons-le, a bien changé le cours de sa vie mais guère celui du monde.

» Que les petits-bourgeois cultivés de la classe moyenne cessent de se jouer des films de super-héros et de nous exhorter à prendre des risques qu’ils ne prennent pas eux-mêmes, car s’ils les avaient pris vraiment, dans ce monde de cauchemar régenté par les puissants, ils ne seraient pas en train d’y faire prétentieusement carrière en s’accommodant – il faut bien vivre ! – de toutes les saloperies, tous les dégâts, toutes les injustices, tous les dénis d’humanité que le système engendre, en permanence, avec leur complicité active ou passive. Ils seraient là où ont toujours été les vrais rebelles, pas les frondeurs ; les vrais dissidents, pas les contestataires de salon ; les opposants radicaux, pas les partisans honteux ; les délégués syndicaux combatifs, pas les collabos. Ils seraient là où on a toujours rangé ceux qui dérangent, en prison, comme Georges Ibrahim Abdallah depuis vingt-cinq ans, ou en camp, au chômage, à l’asile, à la soupe populaire, sous les ponts, en exil, ou morts. Ce qui n’est le cas que d’une petite minorité d’hommes et de femmes qui se sont réellement mis.e.s en danger. Les autres, dans leur grande majorité, ne se sont guère mouillé.e.s, sinon en défilant sous la pluie de la Bastille à la République, au cri de ‟On ne cédera pas !”. Comme dirait Marcello, ‟Où est le danger là-dedans ?”. Celui de s’enrhumer, peut-être ? En définitive, il n’y a pas suppôts du système plus sûrs que tous ces gens-là.

» Badiou a bien raison : il faut prendre des risques. Pas se contenter de pétitionner dans Libé… Mais les risques, pour le moment, ce sont surtout les migrants qui les prennent. Les autres, laissez-moi rire ! Leur seul véritable grief contre le système, c’est qu’il n’a pas encore reconnu leurs talents, pourtant immenses, en leur octroyant, aussi généreusement qu’à Marcello, les moyens de vivre une dolce vita sans fin. Cette iniquité-là est révoltante, non ? »

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit Bourgeois Gentilhomme, (Agone, coll. « Contre-feux », 2009).