» Ces années-là, m’a-t-il répondu, c’était une époque qui voyait monter en puissance, grâce à quelques lustres de croissance économique, de nouvelles classes moyennes prenant leurs fantasmes pour la réalité. Les gens de notre génération, eux au moins, se souvenaient que leur jeunesse avait été profondément marquée par huit années d’une guerre coloniale atroce, en Algérie, pour ne rien dire de celle d’Indochine, au cours desquelles, avec la bénédiction de gouvernants socialistes, on avait vu refleurir dans les populations françaises, comme aux plus beaux jours du vichysme, des courants fascistes et racistes, ravis d’aller en toute légalité “casser du niakoué et du bougnoule”.

» Mais ce qui devrait retenir davantage l’attention, au-delà du racisme anti-maghrébin, c’est ce dont il est un des ingrédients les plus pernicieux et qu’il a pour effet de masquer, délibérément ou non : à savoir le racisme social. Celui-ci est inhérent à tout système de domination et d’exploitation et il s’aggrave à la mesure des crises du capitalisme mondial. À cette racine essentielle il faut ajouter d’autres causes déterminantes. J’en évoquerai deux.

» La première, c’est qu’il y a toujours en France, en dépit des mots d’ordre rassembleurs diffusés par la fausse gauche sociale-démocrate, une authentique droite, qu’on a parfois qualifiée de ‟la plus bête du monde” tant elle semble incapable de s’affranchir des pires préjugés et tant elle est arc-boutée sur ses intérêts de boutique. Je ne parle pas là d’une droite extrême mais de celle qui soutient aujourd’hui Sarkozy et quelques autres grands humanistes, la droite traditionnellement chauvine, revancharde, égoïste et aliénée par l’argent.

» La seconde raison est de nature plus sociologique. Elle est liée à la structure duale de toutes les sociétés de classes (classes supérieures vs classes populaires). Comme on sait, le fossé intermédiaire qui sépare les deux pôles tend à se peupler à la longue, du fait de la mobilité sociale dans les deux sens, de groupes sociaux hybrides et flous qu’il est convenu d’appeler “classes moyennes”. Avant nos sociologues actuels, divers observateurs du social, en ont bien appréhendé les propriétés caractéristiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire les pages dans lesquelles des auteurs aussi différents que Thomas More, D.H. Lawrence ou Paul Nizan, ont dépeint les classes moyennes de leur époque : ils y pointent le fait qu’à cause de leur position en porte-à-faux dans l’espace social, entre deux chaises pour ainsi dire, les petites-bourgeoisies sont irrésistiblement poussées à une servilité empressée envers des classes supérieures érigées en modèles prestigieux, et au mépris envers des classes inférieures transformées en repoussoirs. Il s’agit là d’un mécanisme psychosociologique imparable, qui façonne profondément les rapports sociaux de domination. Pour se rassurer sur la supériorité de sa position, pour garder bonne conscience et estime de soi, il faut impérativement au petit-bourgeois quelqu’un sous ses pieds.

» Après la Seconde Guerre mondiale, il est devenu de plus en plus délicat, en France, et plus largement en Europe, de piétiner le populo. L’ouvrier et le paysan avaient acquis des lettres de noblesse au prix du sang. Le juif avait été suffisamment persécuté. L’immigré européen se laissait gentiment exploiter. Quant à l’arabe, il était tellement discret dans ses bidonvilles que personne, en dehors de l’abbé Pierre, n’y pensait plus. Et puis il ne votait pas. Qui restait-il pour incarner l’indispensable grand méchant loup, seul capable de détourner la grogne des sales petits cochons plébéiens ? La grande bourgeoisie s’en tira en invitant la petite à s’enrôler massivement dans la nouvelle croisade lancée par les Américains contre l’Antechrist communiste. Ce qui fut fait, avec l’aide des organisations de la démocratie chrétienne, des syndicats réformistes, etc. Pendant quelques décennies de « guerre froide » l’Europe “démocratique” s’en donna à cœur joie, allant en Allemagne par exemple, jusqu’au Berufsverbot [1], à la grande satisfaction d’une petite-bourgeoisie trop heureuse de pouvoir écraser sous ses pieds, en toute sérénité, l’ignoble racaille bolchevique menaçant notre merveilleuse civilisation capitaliste, qui a quand même bien des agréments, allez… Comme toujours les chiens de garde étaient là, aboyant après la chiourme.

» Et puis patatras, plus de communistes, ou si peu, si inoffensifs, si social-démocratisés qu’on ne pouvait plus en faire des épouvantails, juste de la déco un peu kitsch. Alors quoi, plus de vermine sociale disponible pour servir de dérivatif au ressentiment petit-bourgeois et l’empêcher de se retourner contre les maîtres ? Non, pas de panique, la Providence a pourvu aux besoins du Capital mondialisé en remettant en mouvement des hordes de migrants, des vagues d’envahisseurs « qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes » au cri d’“Allah-wa-kbar”, car, ô bonheur, ces petites gens qu’il faut remettre sans faiblir à leur place, tout en bas, sont pour la plupart des Arabes ou des Noirs africains, ou leurs descendants nés en Europe, donc le plus souvent de religion musulmane. Loin d’être tous milliardaires en pétro-dollars, ils sont, hélas, pauvres comme l’étaient leurs mères, femmes de ménage illettrées et leurs pères, O.S. dans nos usines, comme l’étaient leurs aïeules, femmes de harkis et leurs aïeux tirailleurs algériens et sénégalais médaillés, goumiers marocains héroïques et autres braves à baïonnette. Eh oui, ce sont eux qui forment en grande partie nos nouvelles classes populaires urbaines, nos nouveaux prolétaires français.

» Mais que les petits-bourgeois de France et d’ailleurs, se rassurent : ils pourront continuer à exécrer en toute bonne conscience la “lie du peuple”, ces “classes dangereuses”, cette pègre sans-culotte, ce ramassis de terroristes en puissance. Il suffit de s’engager dans la croisade anti-islamiste. L’Islam, c’est là qu’est désormais le mal, c’est là qu’est le véritable Ennemi. Ne pensons plus qu’à l’écraser, à le piétiner et à donner raison, à cinq siècles de distance, au pénétrant Thomas More quand il soulignait la vanité perverse des classes moyennes : ‟L’orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui. L’orgueil ne voudrait pas même devenir Dieu s’il ne lui restait plus de malheureux à insulter et à traiter en esclaves, si le luxe de son bonheur ne devait plus être relevé par les angoisses de la misère, si l’étalage de ses richesses ne devait plus torturer l’indigence et allumer son désespoir.” (L’Utopie)

« Classes moyennes, continuez à faire tranquillement la fête sans plus penser au Moloch capitaliste qui vous a déjà dévoré le corps et l’esprit plus qu’à moitié. Étalez aux yeux des déshérités le spectacle indigne de vos gaspillages et faites confiance aux Hollande, Valls et Sarkozy pour défendre la société bourgeoise contre ses indestructibles Misérables, la race haïssable des ‟affreux, sales et méchants”, les pauvres. »

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'octobre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Notes

[1] Littéralement, « radiation ». (ndlr)