… Tout d’abord, si cet événement retient notre attention, c’est parce que les médias institutionnels s’en sont emparés et en ont fait un sujet artificiellement gonflé et incontournable. Comme vous le savez, ils sont perpétuellement à l’affût de tout ce qui, convenablement mis à la une, pourrait faire vendre davantage de papier et de temps d’antenne. Le journalisme, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’art de battre les œufs en neige. Non pas tant pour donner au public les moyens de s’informer vraiment que pour accomplir sa mission fondamentale qui est d’assurer la police de la pensée ou, si vous préférez, le maintien de l’ordre symbolique.

— Mais pourquoi la milice médiatique donnerait-elle tant d’écho à Nuit debout s’il ne s’agissait que d’un événement insignifiant ? Pourquoi aurait-elle fait de celui-ci l’expression d’une contestation dont on sait où elle commence mais dont on ne sait sur quoi elle peut déboucher ? Drôle de façon de préserver l’ordre établi que de contribuer à propager l’humeur contestataire qui tient éveillés les insomniaques de la place de la République !

— Précisément, on devrait savoir que la complaisance même des médias envers un mouvement social, quand elle est aussi manifeste, est le signe à peu près infaillible que celui-ci ne débouchera sur rien ou presque. Sinon ils en parleraient avec plus de hargne, comme d’une grève de la CGT.

— Vous ne croyez pas que des mobilisations de ce type puissent être l’étincelle qui met le feu aux poudres ?

— Allons donc ! Il n’y a aucun risque d’explosion à faire jaillir des étincelles quand il n’y a pas de baril de poudre à proximité, ou plutôt lorsque la masse de la population n’est plus qu’un gros baril de poudre mouillée. Vous pouvez à cet égard vous fier au savoir-faire des journalistes-pompiers de service pour ne pas apporter de soutien médiatique à une mobilisation qui menacerait sérieusement l’ordre libéral dont ils sont les zélotes. Bien sûr, il peut arriver qu’ils se trompent dans leurs appréciations. Mais ordinairement, leur flair professionnel se révèle un guide plutôt sûr. Il se passe chaque jour des choses dignes d’attention, sur le plan des luttes, des mobilisations et des résistances contre le système. En entendez-vous parler ? Non. Les médias officiels font silence sur tout ce qui constitue aux yeux de leurs journalistes, des non-événements. Ils taisent ou minimisent des choses capitales, en revanche ils sont intarissables sur la moindre couillonnade proférée par un pantin du sérail. Sans la presse alternative, tout ce qui dérange ou qui dénonce l’ordre établi serait escamoté.

— Soit, vous avez raison de critiquer l’ignominie journalistique. Il n’en reste pas moins qu’une foule de gens respectables suivent avec attention les péripéties de Nuit debout et s’accordent à y voir les prémices d’un Printemps français.

— C’est cela, voyez-vous, qui m’attriste le plus. Non seulement ce mouvement est du pain bénit pour la tartuferie médiatique, mais encore et surtout il fait apparaître, en creux, l’extrême minceur de la culture politique de cette fraction des classes moyennes qui a déserté le front des luttes de classes avec le retour au pouvoir en 1981 de la « gauche plurielle », mitterrandienne et réformiste pour s’atteler à la cogestion du capitalisme et à l’édification de l’Europe des marchés. Quelque trente à quarante années de dépolitisation-désyndicalisation-déréglementation, social-démocratisation, shows électoraux, débats télévisés, manifestations festives, déconstruction intellectuelle et morale et voluptueux abandon aux délices de la consommation à crédit, ont quasiment zombifié ces gens qui flottent désormais dans les limbes de la politique, en état d’apesanteur, dépourvus de toute expérience et de toute mémoire des luttes, sans doctrine ni organisation, prenant tout ce qui brille pour de l’or, la nuit pour le jour, la droite pour la gauche, le culturel pour le social, la com pour l’info et tout happening à la République pour un assaut à la Bastille. Quant à leur progéniture, qui vibrionne aujourd’hui dans les universités et les lycées, elle n’est malheureusement pas plus avertie que ses géniteurs. Bref, toute une génération mûre pour une syrizaïsation à la française.

— Ce n’est pas ce que semblent dire les bons esprits que j’entends se réjouir de la renaissance des luttes et des espérances qu’elles suscitent.

— Ouais ! Nombre de ces « bons esprits », pour sincère que soit leur désir de renouveau, redécouvrent tardivement la lutte des classes après avoir été pendant des lustres parmi les principaux partisans de leur collaboration au nom de la paix civile, de l’unité républicaine, de la défense des libertés, de la modernité, de l’ouverture, de la croissance, de la compétitivité et de l’emploi, et aussi, il faut bien le dire, de leurs chances d’accomplissement personnel au sein des « élites ». Depuis que leurs idéaux comme leurs rémunérations ont pris du plomb dans l’aile, ils sont ramenés à une vision plus juste de la réalité du monde. Mais parce qu’ils n’ont jamais appris vraiment à se battre, et qu’ils ont répudié tout enseignement du passé, ils s’enthousiasment pour le moindre rassemblement et font une montagne d’une taupinière, de crainte de manquer une fois de plus la Révolution. Sans voir où se situent aujourd’hui les véritables forces de changement, auxquelles le pouvoir capitaliste et les médias aux ordres, chez nous et ailleurs, collent indistinctement l’étiquette de « terrorisme » et d’« extrémisme ». Quand donc les classes moyennes apprendront-elles à ne plus épouser les terreurs de la grande bourgeoisie ?

— Vraisemblablement quand les petits-bourgeois cesseront de se prendre pour des gentilshommes.

— Ce n’est pas pour demain.

— Hélas !

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de juin 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).