Cette rupture signifierait que ladite opposition a cessé d’être pertinente pour l’analyse de la société « mondialisée », puisque la culture elle-même (du fait de son hypertrophie technologique) a complètement brouillé les frontières entre l’une et l’autre.

De surcroît, l’impérialisme avide et génocidaire de la civilisation occidentale, en refusant de reconnaître et de protéger la diversité culturelle humaine, et en imposant partout manu militari la définition de l’humain propre à l’histoire de l’Occident (celle de l’homme blanc comme maître et possesseur de l’univers, se distinguant radicalement du reste de la Création par le double héritage du logos hellénique et de la charis chrétienne) aurait répandu sur toute la planète la croyance que l’Homme (et d’abord l’Occidental) a droit à un statut d’exception par rapport à tout ce qu’il définit comme non-humain (la Nature dans tous ses états).

Au fond, argumentent nos nouveaux anthropologues, la « culture » dont nos prédécesseurs, Lévi-Strauss en tête, nous ont pendant des décennies rebattu les oreilles, en en faisant le critère même de l’humain, ce n’est finalement qu’un « avatar » de l’exceptionnalité revendiquée pour mieux se soustraire à la Nature, la réaffirmation de notre droit exorbitant d’user et abuser de tout ce qui nous entoure. Il convient donc d’en finir avec cette imposture d’usurpateur mégalomane, avant qu’elle n’ait tout détruit, et nous avec. Il faut en prendre son parti : nous sommes arrivés « au bout de l’exceptionnalité » et nous devons accepter de retourner à notre statut de droit commun, celui que nous avons en partage avec toutes les autres créatures que la Pachamama accueille dans son giron avec une égale sollicitude.

Hélas – et nos anthropologues post-structuralistes ne cherchent pas à le dissimuler –, la perte de notre statut d’exception ne peut aller « sans douleur ni humiliation », ce qui veut dire concrètement qu’une part encore plus grande de la population humaine actuelle va se retrouver plongée dans les affres dégradantes d’une pénurie à laquelle le système capitaliste a déjà, de longue date, condamné des peuples entiers au fil des siècles, un état de sous-développement assez comparable à celui, par exemple, des pays européens ruinés par les guerres mondiales ou à celui des peuples horriblement exploités et opprimés de nos ex-empires coloniaux.

En faisant ces prédictions accablantes, la nouvelle anthropologie ne s’avise pas qu’elle expose le défaut de sa cuirasse théorique. En effet, un des axes essentiels de sa critique de la modernité consiste à dénoncer la croyance inhérente à l’héritage rationaliste renforcé par l’autorité du monothéisme judéo-chrétien, selon quoi l’Homme serait une Créature privilégiée, un « peuple élu » destiné par nature et sur-nature à régner sur l’univers.

Mais quand et où cette croyance s’est-elle trouvée vérifiée dans les faits ?

Évidemment pas dans les sociétés de petite dimension, sans écriture et sans histoire, qui se considéraient certes toutes comme le nombril de la Création mais qui se sont toutes éteintes ou sont en voie d’extinction, telles que les sociétés amérindiennes. Quelque empathie qu’on éprouve pour elles, rien ne permet scientifiquement d’en faire le parangon du genre humain. Un démon ironiste me souffle alors à l’oreille que le champ intellectuel académique dans lequel se meuvent les néo-anthropologues les rend plus sensibles à la musique de Calliope qu’à celle de Clio. Or, qui veut faire œuvre de déconstruction doit faire un peu d’histoire et en tirer quelques enseignements sûrs plutôt que de la métaphysique post-heideggerienne ou de la métalittérature post-derridéenne, toujours portées à transfigurer spéculativement ou hypostasier leur objet.

En l’occurrence, rien dans la longue histoire des peuples dont nous disposons aujourd’hui ne nous permet d’imaginer qu’il y ait eu un temps et un lieu sur la planète caractérisés par le règne de l’« Homme maître et possesseur de l’univers ». Pour la raison irréfragable que cet Homme-là est un pur fantasme, un être de rhétorique. Où que le regard historique se pose, il ne surprend jamais qu’un épisode ou un autre de cet affrontement interminable, cette mêlée féroce des groupes humains, que le mouvement ouvrier du XIXe siècle a commencé à théoriser sous l’appellation de « lutte des classes ». Là où il y a eu des maîtres, il y a eu des serviteurs, et les maîtres ont toujours eu le pouvoir d’exploiter les serviteurs. Jamais l’inverse. Telle est la structure de base et de longue durée. C’est pourquoi le Manifeste de 1847 soulignait avec raison : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. » On ne sache pas que, depuis, l’histoire contemporaine nous ait fourni des raisons de changer un seul mot de ce constat immémorial, quelque suite qu’on veuille en tirer. Et ce n’est pas le capitalisme mondialisé qui peut nous faire changer d’avis.

Mais comme la lutte des classes est, indissociablement, affrontements d’intérêts et affrontements d’idées, les classes dominantes et possédantes ont pris soin de peupler les institutions de formation et d’information (sans parler des lieux de pouvoir) d’intrépides esprits qui sont capables de tout expliquer sans jamais recourir au concept de « classe sociale » (avec toutes ses implications), ou qui nient que l’antagonisme de ces classes, même quand elles collaborent, soit le principal moteur du changement. Le travail intellectuel de déconstruction, qui peut trouver une place légitime en tant que moment de la dialectique scientifique, ou philosophique, dégénère alors en pensée magique. L’intellectuel (historien, anthropologue, économiste, philosophe, journaliste, etc.) se mue en idéologue petit-bourgeois qui prend l’historicisme pour de l’histoire, le culturalisme pour de la sociologie et le relativisme pour une pensée scientifique.

Internet, forums et agoras sont désormais envahis de gens peut-être bien intentionnés mais que leur incapacité à analyser les rapports sociaux en termes de classes rend tout à fait dignes de la mythologie néo-anthropologique et tout aussi inoffensifs pour le système capitaliste. À défaut de livrer le combat de classe, ils s’en prennent à l’Homme fantasmé et abolissent imaginairement la frontière entre Nature et Culture comme d’autres entre la Droite et la Gauche.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mai 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).