Le résultat de cette invasion printanière est de ne laisser subsister, en fin de parcours, que quelques pommes déformées et fripées qui, le carpocapse aidant, se révèlent immangeables. Sur les conseils d’un obligeant voisin écolo, j’ai décidé d’adopter un procédé préventif consistant à enduire de glu le tronc du pommier, sur une longueur suffisante pour empêcher les fourmis de passer. De fait, pendant quelques heures, le piège fit merveille. Croyant avoir porté un coup d’arrêt définitif à l’agression, je ne suis revenu inspecter le pommier que deux ou trois jours après, pour découvrir avec consternation qu’il était plus fourmillant que jamais. Le manchon de glu tout autour du tronc avait bien fixé les premières escouades d’envahisseurs. Mais à mesure que de nouveaux bataillons étaient montés à l’assaut, les cadavres des fourmis engluées, servant de marchepied aux suivantes, avaient permis à celles-ci d’aller s’engluer un peu plus haut, si bien qu’après quelque temps un véritable pont de chitine noire avait fini par se coller sur toute la longueur du manchon, permettant derechef aux colonnes de le franchir sans encombre.

Ravalant mon dépit, voilà, me suis-je dit, ce qui nous a toujours manqué, à nous révolutionnaires : le nombre. Le grand nombre seul permet de déferler, submerger et finalement balayer toute défense. Aucun expédient ne peut pallier l’insuffisance du nombre. Les actions de commandos, les attaques ciblées sur des points dits névralgiques, ou sur des personnes, les attentats ponctuels, les raids de drones, etc., toutes ces tactiques découlent généralement d’un manque d’effectifs sur le terrain. Si les attaquants disposaient de cent, mille ou dix mille fois plus de troupes, ils passeraient par-dessus les obstacles aussi irrésistiblement que les cavaliers d’Attila débordaient le limes romain sur le Rhin, ou que les fourmis débordent l’anneau de glu. Au contraire, en attaquant çà ou là, à cause d’un trop petit nombre, non seulement on va, à peu près sûrement, à la défaite, mais encore on indique à l’adversaire à quels endroits il doit renforcer ses remparts. Être un vrai révolutionnaire, nos vieux maîtres nous en avaient prévenus, c’est apprendre la patience et savoir consacrer le temps qu’il faut à gagner le soutien d’une majorité, à lever une armée de militants et à l’organiser solidement. Mais ce que les classes populaires et les classes moyennes actuelles savent le moins faire, c’est attendre. L’ethos petit-bourgeois de l’individualisme dominant ne supporte pas de différer quoi que ce soit. Il désire tout et son contraire et tout de suite. Le désir étant malheureusement le plus mauvais des conseillers, parce que le plus versatile, le temps passe quand même, mais en pure perte. Au bout de quelques mois, ou de quelques années, entrecoupés de velléités avortées, d’indignations sans souffle, d’explosions sans lendemain, de mobilisations folkloriques et de quelques flambées d’espérance sitôt éteintes, le bilan s’impose : on n’a pas avancé. Pis encore, on a régressé, non pas seulement parce que l’ennemi de classe, le Capital, a su, lui, mettre le temps à profit, mais surtout parce que parmi ceux-là mêmes qui appelaient la Révolution de leurs vœux, et a fortiori parmi ceux qui n’y pensaient plus, l’attente vide, l’attente de rien, à la façon de Vladimir et d’Estragon, fait chaque jour de nouveaux émules [1]. Comme nous avons, c’est bien connu, horreur du vide, nous meublons celui de notre attente avec quelques occupations subsidiaires qui remplissent avantageusement leur fonction de divertissement et donc d’intégration à l’ordre établi.

C’est fou le nombre de gens qui ont quelque chose d’important à faire qui requiert dans l’immédiat toute leur énergie. Qui une maison à retaper, qui une responsabilité associative, qui un concours à préparer, qui un livre à écrire, qui un divorce à régler, qui un engagement professionnel, bref, tout le monde a quelque chose sur le feu, qu’il lui faut surveiller. La Révolution attendra bien encore un peu. Et voici que bientôt l’heure de la retraite sonne. C’est vrai, on ne voit pas le temps passer ! La génération suivante, gavée de rock et de vidéo, comme la précédente de rock et de BD, a déjà entrepris d’entrer férocement en concurrence en préparant un diplôme de journalisme ou un mastère de gestion. On entend encore quelques jeunes Vladimirs dire à d’autres Estragons : « Alors, cette Révolution, on la fait ? — On la fait ! » Mais ils ne bougent pas un pied. On les croirait scotchés…

Et le rideau, une fois de plus, tombe sur le spectacle affligeant et risible d’une petite bourgeoisie engluée dans son insignifiance et son absurdité.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de novembre 2015.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Notes

[1] En référence aux personnages d'En attendant Godot, de Samuel Beckett : « Vladimir : Alors, on y va ?— Estragon : Allons-y. (Ils ne bougent pas.) Rideau ».