Alléluia ! Jouez hautbois, résonnez musettes ! Pauvres de Birmanie, réjouissez-vous, bien que vous soyez plutôt bouddhistes que catholiques, vous allez enfin entrer vous aussi dans le Divin Paradis, celui de la Consommation à l’occidentale.

Il vous est sans doute permis, à vous qui pendant des décennies, avez été pauvrissimes parmi les pauvres de la planète, de vous réjouir d’accéder au règne de l’abondance. Personne n’aura l’indécence de vous le reprocher, en tout cas pas moi. Mais permettez aux véritables amis des pauvres, qui ne vivent pas tous à Rome, d’attirer votre attention sur un aspect de votre « révolution » que les représentants des grandes marques qui « se ruent » sur vous se garderont bien d’afficher en tête de gondole : à savoir que la prétendue consommation de masse, loin d’être accessible à tous, ne le sera qu’aux riches et que les riches seront ceux qui se seront rempli les poches en privatisant à tour de bras vos forêts de teck, vos mines d’étain et de nickel, vos gisements de pierres précieuses, de pétrole et de gaz. Toutes les immenses richesses naturelles de votre pays cesseront d’être la propriété de votre nation pour devenir celle des multinationales et des investisseurs capitalistes qui, pour vous faire accepter des salaires de misère, vous mettront en concurrence avec les parias du Bangladesh voisin ou les prolétaires de la Thaïlande.

Réjouissez-vous, la liberté est en marche dans votre pays ! Vous étiez écrasés sous les bottes de la junte militaire ; vous allez maintenant être broyés sous les meules de la junte financière ; l’État capitaliste change de mains, il passe des services de l’Armée à ceux de la Banque. La différence entre oligarques civils et oligarques militaires, c’est que les civils ont l’astuce d’organiser des mascarades électorales « démocratiques » pour vous faire endosser joyeusement la responsabilité de votre propre malheur. À tous les maux dont souffrent habituellement les classes populaires, et qu’il ne soignera, s’il s’en soucie, que par un saupoudrage social illusoire, le Marché ajoutera toutes les plaies que véhicule une modernité où l’argent a tué tout scrupule et toute dignité.

Réjouissez-vous, vous allez enfin connaître, grâce à la mondialisation capitaliste, le bonheur de la dissolution identitaire, le nivellement culturel médiatique et high-tech, la servitude douce et l’aliénation définitive de l’être par l’avoir et le paraître. Prenez donc la peine, avant de plonger aveuglément dans la consommation, de réfléchir à la situation à laquelle sont réduits vos homologues européens de Grèce, d’Espagne, d’Italie, de France, d’Irlande, du Portugal, de Chypre, etc. – où, après une période euphorique de consommation débridée, des millions de salariés petits et moyens sont en train d’être engloutis dans le flot montant de l’austérité et de la précarité, et de mesurer les conséquences d’un « développement » gouverné par et pour les puissances d’argent.

Réjouissez-vous, le néolibéralisme capitaliste vous apporte l’occidentalisation, mais sans l’humanisme, la révolution, mais sans les Lumières, la science, mais sans la conscience. Était-ce donc de cela que rêvait la noble Aung San Suu Kyi pendant ses années d’emprisonnement par les dictateurs galonnés ?

Pauvres de Birmanie, je sais bien que les conseilleurs ne sont pas les payeurs, mais écoutez quand même un conseil d’ami : tant qu’à faire une révolution, ne faites pas comme nous, ne vous arrêtez pas en chemin, conduisez la vôtre jusqu’au bout et s’il faut absolument mettre quelque chose en tête de gondole, accrochez-y, haut et court, quelques-uns de vos gondoliers d’hier et d’aujourd’hui, les plus félons, les plus féroces et les plus corrompus. Je ne crois pas que les mânes de Bouddha et de Jésus puissent vous en tenir rigueur ; en tout cas, vous aurez droit à toute la compassion du nouveau « pape des pauvres » qui est bien placé pour savoir que le pouvoir des juntes, militaires ou civiles, religieuses ou laïques, n’est jamais que celui, impitoyable, des riches.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'avril 2013.

Du même auteur, à paraître, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 23 mai 2013).