Rien de tout cela dans une France assoupie après la défaite cuisante contre la réforme des retraites. Le seul mouvement de masse au cours de cette même année avait été, le 25 juin, la « marche citoyenne des fiertés » rassemblant dans la capitale des milliers de fiers citoyens soucieux de manifester, non pas leur rejet d’un gouvernement qui continuait à mener tambour battant sa politique de démantèlement des conquêtes sociales, mais leur différence en matière de sexualité. Au-dessus du trio Bertrand Delanöe-Eva Joly-Arielle Dombasle, qui plastronnaient en tête en tant que parrains, flottait une bannière avec ce slogan « En 2011, je marche. En 2012, je vote. » Et ils ont voté. Pour qui ? Dans leur immense majorité pour celui qui allait se présenter à leurs yeux comme un président « normal », par contraste avec son prédécesseur, qui concentrait sur lui toute leur détestation, l’hyper-réactif et hyper-réactionnaire Nicolas Sakozy.

On ne reviendra que pour mémoire sur le discours de campagne de François Hollande au Bourget, où celui-ci, pour galvaniser ses supporters, avait déclaré, lui aussi, la guerre à « la Finance », cet « adversaire » qui n’avait « pas de nom ni de visage ». Pour peu qu’on se tienne informé par d’autres canaux que les médias dominants, on savait pourtant que ledit ennemi avait plusieurs noms et plusieurs visages, ceux, entre autres, des banquiers et des entrepreneurs du Cac 40, ainsi que des économistes néo-libéraux qui conseillaient le vitupérateur. Bien plus, on savait aussi que, après avoir constitué une partie de l’entourage du président précédent, ces conseillers à gage s’apprêtaient à faire de même avec son successeur. Sauf à croire qu’en changeant de lunettes pour ajouter une touche de sérieux à son look de présidentiable François Hollande aurait souffert d’une perte d’acuité de sa vision, il était évident pour lui que ces soi-disant ennemis étaient de ses amis et qu’il pouvait compter sur eux comme eux pouvaient compter sur lui.

Inutile donc de s’étendre longuement sur la politique qui s’ensuivit et qui consista à faire avaler au « peuple de gauche », comme on disait au temps où la gauche politique existait encore en France, ce que la droite, même « décomplexée », n’osait pas lui imposer. Le résultat est là : signature du Traité européen intégrant l'inique « règle d'or » avec un additif dérisoire sur la « croissance », cure d’austérité renforcée, compression des dépenses sociales, hausse des impôts, flexibilité accrue du marché du travail, etc. Accentuation de l’orientation sécuritaire en matière de maintien de l’ordre. Alignement en politique étrangère sur la « lutte contre le terrorisme » menée conjointement par les États-Unis, Israël et les autres pays européens, avec comme prochaines cibles les régimes syriens et iraniens. Et pour couronner, provisoirement, le tout, une coûteuse expédition néocoloniale au Mali sous un prétexte humanitaire pour permettre aux firmes françaises de continuer à piller et dévaster la Françafrique ; tout en offrant à Lagardère et autres marchands de mort des débouchés lucratifs, alors que la population française était sommée de se serrer davantage la ceinture pour rétablir l’équilibre des comptes publics… Bref, ce qu’on appelait la « deuxième gauche » vers la fin des années 1970, devenue hégémonique au cours de la calamiteuse décennie Mitterrand suivie des piteuses années Jospin, a franchi, une fois de retour au pouvoir, un pas supplémentaire et décisif dans la droitisation au point que seule l’étiquette politicienne « degauche » qui lui reste accolée pour entretenir la fiction d’un « pluralisme démocratique » peut la distinguer maintenant de la droite traditionnelle.

Amalgame simpliste et réducteur, rétorquerons ses intellectuels organiques qui tiennent tribune dans Libération, au Monde, à Télérama, aux InRockuptibles, qui pontifient sur France-Culture et pavoisent sur Arte : vous oubliez l’essentiel, à savoir la loi pour le mariage pour tous. N’a t-on pas vu descendre dans la rue des dizaines de milliers de manifestant-e-s à deux reprises, une fois pour la réclamer puis pour la soutenir ? Effectivement, tandis que les troupes françaises débarquaient au Mali sans que les Français aient été même prévenus, ni les parlementaires consultés, à l’appel d’une marionnette mise en place par l’ancienne puissance coloniale pour donner un semblant de consistance à un régime fantoche déliquescent garant des intérêts capitalistes français dans la région, une marée humaine envahissait joyeusement les boulevards pour célébrer l’avènement promis du « mariage pour tous » – et, pour les plus technophiles, réclamer en prime la procréation assistée pour les couples homosexuels.

Tout cela dans une période où s’intensifiait la régression sociale orchestrée par un social-libéralisme de moins en moins social et de plus en plus libéral. « Nous voulons nous marier et avoir des enfants comme tout le monde ! », exigeait une foule en liesse. Voilà au moins des « avancées sociétales » (comme disent les sociologues d’accompagnement) qui ne coûtent pas un euro aux possédants tout en ayant l’avantage de rapporter gros à leurs supplétifs politiques et leurs clientèles électorales. L’émancipation collective qui mobilisait jadis le « peuple de gauche » est, comme chacun sait, une revendication dépassée aux yeux de cette « classe créative » qui forme l'avant-garde émancipée ayant porté ce président socialiste à l’Élysée. Seule compte pour elle des aspirations individualistes qui supportent mal la comparaison avec les idéaux communistes de feu le mouvement ouvrier. Ce programme n’est même plus social-démocrate, mais social-médiocrate.

Peu après la victoire électorale de Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal lors de la présidentielle de 2007, Alain Badiou pronostiquait sans rire, « la mort de l'intellectuel de gauche, qui, se félicitait-il, allait sombrer en même temps que la gauche tout entière, avant de renaître de ses cendres comme le phénix ! ». Une renaissance qui, selon lui, ne pouvait s’effectuer « que selon le partage : ou radicalisme politique de type nouveau, ou ralliement réactionnaire. Pas de milieu [1]». En fait, ladite gauche, à défaut de sombrer, s’était déjà, dès le début des années 1980, métamorphosée en une deuxième droite, mutation symbolisée par le « tournant de la rigueur ». Un tournant que personne parmi l’intelligentisa « marxiste » n’avait vu venir, alors qu’il avait été activement préparé durant la décennie précédente avec l’aide leurs homologues « réformistes » ralliés depuis longtemps à l’ordre capitaliste. « Pas de milieu » ? N’en déplaise au Grand Timonier de la rue d'Ulm, la soi-disant gauche revenue au pouvoir en 2012 renoue, dans ses pratiques comme dans ses discours, avec la tradition d’une certaine droite, celle précisément « du juste milieu ».

Mais nous ne sommes plus au xixe siècle et dans la première moitié début du xxe siècle, quand la bourgeoisie, pour assurer son hégémonie face à la menace des assauts prolétariens, devait satisfaire, au moins en partie, les intérêts de l’ancienne petite bourgeoisie (petits paysans, artisans, commerçants, professions libérales traditionnelles). Legs d’un stade antérieur du capitalisme, la petite production marchande, cette petite bourgeoisie, également traditionaliste, fonctionnait comme classe-appui conservatrice au service de la grande. Par la suite, la modernisation du système capitaliste est allée de pair avec l’essor d’une nouvelle classe intermédiaire, diplômée et salariée, préposée d’une manière ou d’une autre, directement ou non, à l’encadrement des classes populaires (ingénieurs, cadres, techniciens, enseignants, chercheurs, créateurs et « créatifs » en tout genre) ; soit, plus précisément, aux tâches de médiation (conception, organisation contrôle, inculcation) garantissant la reproduction des rapports de domination entre dirigeants (privés ou étatiques) et exécutants (ouvriers et employés). Cependant, alors que l’importance de cette classe médiane et médiatrice, qui fait fructifier son capital intellectuel (scolaire et culturel) en faisant le lien, sous le signe de l’« innovation », entre bourgeoisie et prolétariat était allé croissante sur les plans démographiques, économiques, politiques et idéologiques, l’existence et la fonction historique de ce « troisième larron de l’Histoire » semblaient (et semblent toujours) avoir échappé au regard perçant des « intellectuels critiques » issus de ses rangs.

Sans doute eût-il fallu, pour qu’il en fût autrement, que les experts ès luttes de classes qui avaient proliféré dans les appareils universitaires après Mai 68, à la faveur de la mise en place de la « nouvelle société » puis du « libéralisme avancé », daignent appliquer à la leur, la petite bourgeoisie intellectuelle (PBI), les outils d’analyse dont ils faisaient par ailleurs amplement usage pour interpréter les transformations en cours du reste de la société. Mais cela, il est vrai, eût été et reste en grande de partie pour elle suicidaire.

Avant d’être intronisé « nouveau philosophe », André Glucksmann avait dévoilé, dans un article au vitriole qu’il devait renier par la suite, la raison de l’incapacité de la PBI, marxiste ou non, à rendre compte de sa propre raison d’être et de ce qui en découlait quant à son rôle historique. Comparant l’irrésistible ascension de ce qu’on appelait encore alors les « nouvelles couches moyennes » au cours des années d’après-guerre en France à celle de la bourgeoisie humaniste et progressiste de l’ère de Lumières, Glucksmann affirmait que « le propre d’une classe montante, c’est de s’avancer masquée ». Y compris, très souvent. à ses propres yeux. Comme la bourgeoisie plus de deux siècles auparavant, c’est au nom du peuple, en effet, que la PBI fera valoir ses aspirations à postuler au statut de classe dirigeante en lieu et place de la précédente. Mais alors que la première, sitôt affermi son pouvoir, s’était empressée de troquer le concept conflictuel de « peuple » pour celui, plus consensuel, de « nation », quand ce n’est pas d’« humanité » prise dans son ensemble, les élites néo-petites bourgeoises, qu’avait radicalisées leur frustration de demeurer écartées de la direction politique de la société, vont livrer bataille contre la bourgeoisie au nom du prolétariat ou de la classe ouvrière – voire, tiers-mondisme aidant, des « damnés de la terre ». D’où le rappel à l’ordre de Glucksmann, maoïste à l’époque, dans l’article cité dont l’intitulé résume le propos : « Nous ne sommes pas tous des prolétaires [2]. »

Aujourd’hui, bien sûr, l’accession de la PBI, via ses politiciens roses-verts, au statut de classe régnante – à défaut d’être réellement dirigeante, ce qui aurait supposé qu’elle soit parvenue à l’emporter sur la classe dominante désormais transnationalisée alors qu’elle lui est totalement inféodée –, la dispense désormais de se présenter comme la porte-parole des dominés. Le concept de « domination » est d’ailleurs lui-même considéré par ses penseurs comme relevant d’une « langue de bois surannée ». Comme évidemment celui d’« exploitation ». Quant au concept de « classe », il a quasiment disparu du vocabulaire autorisé dans les sciences sociales et ne subsiste plus que pour noyer l’identité et la spécificité de la PBI dans ce magma inclassable dénommé « classes moyennes » ; ou, au contraire, pour la valoriser sur le mode de l’autocélébration sous l’appellation scientifiquement incontrôlée mais médiatiquement certifiée de « classe créative ».

Peut-être pourra-t-on objecter qu’à côté du « ralliement réactionnaire » dans lequel persiste effectivement une grande partie de l’intelligentsia française depuis le milieu des années 1970 et surtout 1980 – confirmant le jugement abrupte mais parfaitement fondé de l’historien marxiste Perry Anderson, selon qui « Paris est aujourd’hui la capitale de la réaction intellectuelle en Europe [3]» –, une minorité, mettant à profit la « faillite du modèle néo-libéral », opte à l’inverse pour le « radicalisme politique d’un type nouveau » prôné par Alain Badiou. Encore faut-il s’entendre sur ce que désigne cette formulation.

Sans aborder ici la question de son contenu théorique – ce qui exigerait au moins un ouvrage entier qui ne ferait que s’ajouter aux piles de ceux déjà publiés depuis une bonne dizaine d’années –, on peut noter que ce radicalisme politique n’est guère « nouveau » dans la mesure où il renoue, dans la manière dont il s’exprime, avec une vieille pratique qui remonte à la fin du xixe siècle : le « socialisme de la chaire ». Certes, à différence de ce dernier, professé par d’honorables universitaires, économistes ou sociologues pour la plupart férus de « réformisme » et intégrés à ce titre dans les instances dirigeantes des partis sociaux-démocrates, le radicalisme en vogue aujourd’hui chez certains jeunes philosophes, historiens, sociologues et géographes français est le fait de diplômés non encartés qui se veulent résolument anticapitalistes. Une résolution qui, cependant, ne les pousse jamais à se poser les problèmes concrets d’organisation et de stratégie, et encore moins à essayer de passer de la théorie à la pratique. Si pratique il y a pour ces marxistes académiques, elle ne peut-être autre que… théorique, selon un précepte préconisé et mis en œuvre par Louis Althusser, révolutionnaire de salles de cours qui reste une référence pour nombre d’entre eux. Pour le reste, ils se borneront à faire comme tout le monde ou presque : aller voter.

Sur le modèle éprouvé made in USA du « radicalisme de campus » où, dans des établissements d’enseignement supérieur huppés, des professeurs livrent à des étudiants des classes privilégiées soucieux de parfaire leur culture générale de savantes théorisations critiques sur les diverses facettes du monde capitaliste sans que le règne de la bourgeoisie en soit le moins du monde perturbé, c’est dans l’ambiance feutrée des séminaires universitaires ou le cadre solennel des amphithéâtres de la Sorbonne ou d’ailleurs, quand ce n’est pas celui, plus intime, des librairies ou les cafés branchés, que les marxistes de la chaire hexagonaux dissertent jusqu’à plus soif des moyens de mettre Marx « en phase avec le XXe siècle ». Ainsi est-ce à qui excellera le plus dans l’art de « prolonger », « actualiser » et « compléter » sa pensée, les derniers dans cet exercice n’étant pas les vieux marxistes d’appareil, revenus de leurs errements staliniens, trotskistes ou maoïstes et qui, après avoir falsifié, édulcoré et censuré cette pensée pendant des décennies, prétendent, au soir leur vie, la restituer dans son intégralité et son intégrité. Ce qui les amène la plupart du temps à découvrir la lune, encore partiellement cachée toutefois, puisque leurs redécouvertes consistent à piocher à leur convenance, sans toujours citer les auteurs, dans les écrits de d'Anton Ciliga, de Waclav Makhaïski, de Karl Korsch, d'Otto Rühle, de Paulo Mattick, d'Anton Pannekeok et autres communistes dissidents du début du siècle dernier, ou encore dans collection, plus récente, des revues Arguments et Socialisme ou barbarie. Si nouveauté il y a, en fin de compte, elle est avant tout d’ordre générationnel puisque c’est au sein d’une nouvelle vague de néo-petits bourgeois que le « retour de Marx » commence à prendre racine.

Ce retour a donné lieu à une multitude de « dossiers » et de « numéros spéciaux », y compris dans la presse de marché, comme si les journaleux qui y officient et les patrons qui les contrôlent savaient à quoi s’en tenir sur sa portée subversive. Dans le lot de ces publications où Marx est encensé au lieu d’être voué aux gémonies, comme cela est la règle d’ordinaire, il convient de retenir-un hors série du Monde, intitulé « Marx l’irréductible » ''sic'' paru en 2011, où, au milieu de quelques signatures habituelles et obligées, apparaît celle de quelqu’un qu’on n’aurait guère attendu en pareille compagnie, et qui n’est autre que François Hollande. À l’époque où il n’était encore que le Premier secrétaire du PS, il avait gratifié les lecteurs d’un hebdomadaire situé « à gauche de la gauche » officielle d’un commentaire gratiné sur le Manifeste communiste avec un titre qui ne l’était pas moins venant d’un apparatchik de la deuxième droite : « Un texte de combat, une invitation à la réflexion [4]. » Mais c’est en tant que candidat à l’élection présidentielle de 2012 que son commentaire fut jugé digne d’être exhumé et porté à la connaissance des lecteurs du supplément du Monde consacré Marx sous la rubrique « Comment lire le manifeste ? ». Une lecture qui se réduit, dans le cas de Hollande, à une série de platitudes sur « la libération humaine qui est par essence une processus inachevé ». Si le ridicule tuait encore en France, certains arrondissements parisiens ne seraient plus qu’un vaste cimetière. Mais il en faudrait plus pour dissuader notre gauche radicale autoproclamée de céder à sa pulsion électoraliste. Impossible de dresser la liste, car elle serait interminable, des foudres de guerre de classe sur le papier qui sont allés sagement déposer un bulletin dans l’urne, non seulement, au premier tour de la présidentielle de 2012, en faveur d’un sémillant sénateur prônant une « insurrection citoyenne » mais encore au second tour, sur recommandation expresse de ce dernier, pour un énarque aussi solennel que falot, candidat surprise ayant remplacé au pied levé le préféré du Parti de Solférino et des milieux d’affaires, écarté pour cause de lubricité non contrôlée mais à qui sans nul doute, féministes mises à part, les radicaux de campus, sous l'alibi d'antisarkozysme, auraient également apporté leurs voix.

Autant dire, au vu de tout ce qui précède, que l’« exception française » que constituait un pays qui passait pour celui des insurrections populaires et des révolutions, avec des intellectuels activement engagés pour les faire aboutir, appartient pour le moment bel et bien au passé.

Jean-Pierre Garnier

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Du même auteur, vient de paraître, avec Louis Janover, aux éditions Agone : La Deuxième Droite (2013).

Notes

[1] Alain Badiou, Entretien n° 972, Le Monde, 14 juillet 2007.

[2] André Glucksmann, Les Temps modernes, n° 330 et 331, janvier et février 1974.

[3] Perry Anderson, In the tracks of historical materialism, Verso 1983.

[4] Regards, n° 34, mai 1998.