Pour une maison comme Agone, que signifie être aujourd'hui un éditeur engagé ? Le contexte contemporain (sur le plan idéologique tout au moins) est-il favorable à la diffusion de pensées radicales sur le monde ?

Aujourd'hui comme hier, le sens de l'engagement éditorial se trouve d'abord (contre toute forme d'amateurisme, serait-il militant et radical irréprochable) dans le respect du meilleur niveau professionnel des divers corps de métiers qui le composent. Ensuite il s'agit d'intégrer dans sa production les savoirs positifs (dont l'université reste encore, malgré tout, le principal dépositaire) mis au service de la compréhension du monde par ses lecteurs et ses lectrices. Enfin, résister aux logiques marketing (usage de la publicité et service des grands médias) et à la quête du profit pour lui-même – contradictoires avec une politique de fonds.

Quant à la faveur du contexte idéologique contemporain pour la diffusion de "pensées radicales", ne sommes-nous pas de plain-pied dans l'ère de la plus grande confusion ?... Où la visibilité de la pensée critique nourrit surtout un marché de la contestation que se partagent des auteurs (archéo- ou néo-contestataires, de Badiou à Onfray) et des collections radicales-chics développées par des éditeurs propriétés de grands et de petits groupes, avec l'aide active des médias officiels à leur place d'auxiliaire de l'ordre dominant. Ce qui n'augure rien de bon [1].

Agone est essentiellement un éditeur d'essais mais la littérature occupe une place importante dans votre catalogue, essentiellement sous forme de rééditions ou de publications d'inédits d'auteurs importants. Comment envisagez-vous l'équilibre essais/fiction dans votre production à venir ?

Nous n'avons pas prévu de changement majeur de l'« équilibre essais/fiction » ; d'ailleurs conçu comme un travail de complémentarité et de passage, entre les deux domaines, au nom de la littérature comme production singulière de connaissance.

Et nous n'avons pas abandonné l'idée de publier plus d'auteurs français contemporains, qui trouveraient leur place dans une collection tournant le dos au formalisme gratuit, aux innovations à but lucratif, ou à la littérature pure, qui abrite, dans la religion littéraire française, l'incubation des sentiments les plus douteux.

Certains de vos livres sont d'une lecture exigeante. Avez-vous une idée précise de votre/vos public(s) de lecteurs ? Vos livres parviennent-ils jusqu'à ceux dont ils cherchent à décrire et éclairer les violences (sociales, économiques) qu'ils subissent ?

Le niveau d'"exigence" — pour ne dire, pudiquement, de "difficulté" — des livres que nous éditons est très varié. Pour ne parler que des parutions du semestre en cours, L'Industrie du mensonge, Areva en Afrique ou La bio, entre business et projet de société ne demandent aucune compétence particulière, sinon de s'intéresser à ces sujets – dont les titres indiquent clairement leur intérêt général.

Sur l'ampleur du public touché, on doit penser que des ouvrages aussi différents que L'opinion, ça se travaille, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis ou L'Histoire populaire des Etats-Unis, avec des tirages de 20 000 à 60 000 exemplaires, ont rempli leur fonction.

Et si certains livres, tout aussi importants sur des thèmes sociaux, économique ou politique, sont plus difficiles à lire, c'est notre travail d'éditeur de les rendre accessibles (par un appareil de notes, des annexes, pré- ou postface). D'abord, parce que certains propos ne supportent pas la simplification, qui est le premier chemin du mépris du propos (et du lecteur) – un savoir au rabais, adapté à la grande distribution, n'est, parfois, pas vraiment un savoir [2] ; ensuite, élever le niveau de compétence des lecteurs devrait faire partie de tout projet éditorial engagé, en particulier au service de ceux et celles qu'il s'agit d'"éclairer sur les violences (sociales, économiques) qu'ils subissent", au sens de fournir des instruments intellectuels leur permettant d'intégrer les expériences propres dans un ensemble de causes plus larges (en particulier socio-historiques) – et donc augmenter leurs moyens de lutte.

Y'a-t-il d'autre moyen en éditeur de "questionner l'ordre du monde" pour "jouer un rôle moteur dans la transformation sociale" ?

Entretien avec Thierry Discepolo, par Jean Laurenti
A l'occasion d'un article paru dans Le Matricule des anges, mai 2012

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Notes

[1] Sur les apories du marché de la contestation, lire Pierre Rimbert, « Contestation à consommer pour classes cultivée », Le Monde diplomatique, mai 2009, p. 18-19 ; Thierry Discepolo, « La mule du baron à la découverte du marché de la consommation contestataire » ; Jean-Pierre Garnier, « Un spectre accommodant ».

[2] Sur les contradictions des livres critiques « grand public » diffusés en masse, lire Thierry Discepolo, « L’"anticapitalisme" d’Hervé Kempf à Jean-Claude Guillebaud ».